Je m’appelle Jonathan Lumière et je suis né ici sur l’Île Verte… C’est du moins ce qui est écrit sur l’affiche qui se trouve tout près de la forêt où je vais cueillir des framboises avec mon chien… J’adore les framboises… Presque autant que les libellules, mais ça c’est une autre histoire… Je vais donc souvent à la forêt avec Milou et chaque fois que je vois l’affiche, je me demande pourquoi ils ont appelé l’île ainsi… Il y a pourtant le blanc de l’hiver qui recouvre tout sauf l’océan… Puis quand le soleil redevient un peu plus chaud, la neige fond et l’île se transforme en sucre… Moi j’aime beaucoup ces cristaux de glace qui fondent sur ma langue et qui goûtent un peu la terre ; parfois, Madame Dublin me crie « Tintin » et quand j’arrive, elle me fait un immense sourire avant de déposer une louche de sirop d’érable bouillant sur la neige… Avec un bâton, je construis alors une sorte de château de tire que je mange aussitôt…
Je ne vous ai pas dit, mais Tintin, c’est aussi mon nom… Pas celui que ma maman m’a donné, mais celui que les gens du village ont inventé à cause de Milou… Il y a aussi ceux qui m’appellent Zinzin, mais quand je les entends, je bouche mes oreilles et je ferme les yeux très fort et ils n’existent plus… J’oubliais… Après les sucres, l’île prend son véritable nom et il y a du vert partout… Mais il y a aussi le jaune des pissenlits qui colore mes mains quand je fais un bouquet pour madame Biscuit… Et le rouge des framboises qui barbouille mon visage… Et le blanc des pétales de marguerites que je collectionne pour envoyer des messages à ma maman… Oh oui, aussi le bleu du ciel qui fait très mal à la main quand je fais de grands dessins… Ensuite, toutes les couleurs se mélangent sur les feuilles à l’automne et ça devient très joli… Vous allez croire que je suis un grand observateur, mais il y a un secret que je ne vous ai pas encore dit… Je vis ici, juste au pied de l’océan dans une grande pièce ronde qui est entourée de fenêtres pour voir le monde… C’est un phare, et c’est mon poste d’observation… Je suis perché très haut, presque dans le ciel et d’ici, je peux voir loin…
Cet endroit est devenu ma maison le jour où monsieur Lancette m’a accompagné jusqu’à la plage et que nous avons déposé un bouquet de marguerites dans une barque vide qui ressemblait étrangement à un cercueil… Nous l’avons poussée tous les deux dans l’eau jusqu’à ce que le mouvement des vagues l’attire vers le large… Ce jour-là, j’ai pleuré…
Monsieur Lancette a déposé sa main sur mon épaule et il s’est mis à regarder son cercueil s’éloigner en silence… J’ai alors vu son visage changer à travers mes larmes et j’ai eu l’impression que la vieillesse se résumait à toutes ces douloureuses rides de l’existence qui s’ajoutent avec les grands chagrins et qu’on doit ensuite traîner avec nous…
Monsieur Lancette est celui qui s’occupe des gens que l’on transporte au cimetière et parfois, aussi des mamans qui sont disparues comme des sirènes… Je me souviens encore que lorsqu’il a tourné son visage vers moi cet après-midi là, je n’ai pas voulu qu’il me voie vieillir et je me suis enfui vers le seul endroit où j’imaginais être en mesure de la retrouver… J’ai ouvert la porte du phare abandonné… Elle n’était jamais barrée… J’ai grimpé l’escalier en colimaçon en courant, puis tout s’est arrêté pendant un long moment… Il n’y avait que le faisceau lumineux qui balayait l’horizon, mais aucune trace de celle qui m’avait mise au monde…
Je m’appelle Jonathan… Jonathan Lumière et je vis ici dans ce phare depuis très longtemps maintenant avec mon chien… Je ne sais plus depuis combien d’années car je ne suis pas très doué avec les chiffres, mais disons que j’ai vu plus de printemps ici que j’ai de doigts… Je le sais, car chaque année, je me fais une petite marque au couteau sur mon bras comme les tatouages de marin que je vois dans mes livres… C’est ma manière de ne pas oublier le temps qui passe avant de la retrouver… Ma maman sera heureuse de voir que j’ai grandi et que je suis devenu moi aussi une sorte de marin comme mon père fantôme… Mais contrairement à lui, je n’ai jamais osé mettre un pied dans l’eau de l’océan… On dirait que j’ai peur de disparaître pendant une tempête comme il l’a fait ou de faire comme ma maman, et d’avancer un jour à travers les vagues pour essayer de noyer ma tristesse… Elle sera toutefois heureuse de savoir que j’ai appris à lire… C’est madame Biscuit qui m’a montré et avec tous les livres que j’ai trouvés dans mon phare, je crois que je vais bientôt pouvoir devenir un vrai marin… Je connais les latitudes, les longitudes, le bâbord et le tribord en plus de plein de choses importantes qu’il faut connaître pour la navigation en mer… Il ne me manque que le courage de partir… Je suis pourtant prêt… Monsieur Lancette m’a même aidé à retaper l’immense barque qui s’est écouée près du phare il y a très longtemps… On dirait un bateau qui servait pour la chasse à la baleine comme j’ai déjà vu dans mes livres… Elle est immense cette barque et nous l’avons peinturée en bleu l’année dernière car j’aime beaucoup la couleur du ciel… Elle est attachée avec une corde qui la relie à la plage et moi je passe souvent de longues heures à l’observer… J’aime la voir onduler sur l’eau comme le foin dans le champ de monsieur Clotaire avant qu’il le coupe à l’automne… Monsieur Clotaire est un grand sensible et quand le foin a disparu de son champ, il passe tout son temps libre à le faire renaître sur des toiles qu’il peint… Il a beaucoup de talent monsieur Clotaire et moi, je vois même le vent quand il me montre ses tableaux…
Le soir, madame Biscuit vient me rejoindre au phare et elle m’apporte toujours un repas chaud et un biscuit… Je l’aime beaucoup… C’est elle qui m’a confectionné une grande courtepointe qu’elle a fabriquée avec ses vieilles mains pendant tout un été… Elle m’a aussi montré à ramasser du bois sec dans la forêt pour en faire des feux… Je suis alors heureux l’hiver d’avoir un brin de soleil qui me réchauffe et qui me permet de lire pendant les longues nuits de noirceur… Madame biscuit est un peu comme ma maman, mais en beaucoup moins jolie… C’est peut-être pour ça qu’elle n’a pas eu de mari, ni d’enfant, mais moi je ne lui ai jamais dit… La vérité, c’est parfois trop triste…
J’étais déjà grand lorsqu’elle m’a appris à lire… Avant, j’inventais des tas d’histoires pour Milou et nous allions ensuite nous libérer de toutes ces images en les laissant s’envoler comme des cerfs-volants sur la plage… Mais depuis quelques années, je suis devenu intelligent et mon chien qui commence à être de plus en plus vieux préfère m’écouter lui lire mes livres… J’imagine toutefois que Milou serait un très bon matelot si nous osions partir… Moi je serais le capitaine et j’aurais une casquette aussi belle qu’un champ de marguerite pour suivre les libellules qui s’aventurent vers le large en zigzagant… Mon chien serait la figure de proue à l’avant du bateau et c’est lui qui serait en charge de retrouver la piste de ma mère… Milou est terrible pour les pistes… La preuve, c’est qu’il m’a trouvé un jour sur la plage alors que j’observais l’horizon et lorsqu’il a senti ma tristesse, il s’est approché de moi et m’a léché le visage… Il n’est jamais reparti depuis…
Monsieur Lancette, qui connaît tout le monde sur l’île à cause de son métier, n’avait pourtant jamais vu ce chien auparavant… Je lui ai dit que c’était un peu comme pour les bébés qu’on n’avait jamais vu avant dans les bras d’une mère… Elles jouent avec leurs poupées quand elles sont toutes petites, puis un jour, à force d’espérer, leur vrai bébé est là… Moi, j’avais besoin d’un ami, puis c’est lui qui m’a trouvé…
Milou a déposé son museau sur ma jambe… Il n’y a plus de libellules depuis que le soleil s’est couché, mais je reste là, assis dans le sable et j’écoute le silence qui précède chacune des vagues qui viennent s’échouer près de nous… On dirait que la mer respire comme Monsieur Clotaire lorsqu’il s’endort dans son hamac devant ses champs disparus… Chaque vague qui se retire transporte des éclats de souvenirs qui finissent toujours pas nous revenir d’une manière différente par le prochain souffle… Lui, il a sa peinture pour illustrer ces changements et moi, j’ai un phare qui balaie l’océan pour ne jamais l’oublier…
Je sens cette nuit que ma maman est tout près…
J’entends de nouveau sa voix m’appeler son petit ange même si je suis déjà plus grand qu’elle.
Mes mains tirent maintenant sur la corde…
Je revois ses yeux quand elle me montre son album photos pour la millième fois afin de m’endormir et qu’à la dernière page, il y a l’image de mon père souriant sur son bateau de pêche.
La barque dérive lentement vers moi…
Je sens son parfum de fleurs lorsque ses longs cheveux viennent me caresser le visage et une larme contre sa joue lorsqu’elle glisse un baiser sur mon front avant de fermer la lumière.
Milou s’est réveillé et il jappe vers les fantômes de l’océan…
Je l’entends pleurer silencieusement dans la pièce d’à côté alors que son lit semble devenu beaucoup trop grand pour elle.
J’enlève mes vieux souliers et je remonte mon pantalon jusqu’au genoux…
Je la vois ouvrir la porte de ma chambre pour être certaine que je suis déjà endormi, puis sortir de la maison avec son album photos dans les mains.
Une première vague effleure mes pieds nus et tout mon corps se crispe…
Je la vois courir vers la plage qui n’est pas très loin.
Milou jappe à nouveau alors que j’avance dans l’eau pour saisir l’arrière du bateau que j’attire encore plus vers nous…
Je cours à mon tour derrière elle et je vois son livre déposé sur une pile de linge et elle qui entre dans l’eau, éclairée par la lumière du phare qui balaie sporadiquement sa nudité.
La barque est maintenant sur le sable et j’agrippe mon chien pour le glisser à l’intérieur avant de pousser le bateau de toutes mes forces vers le large… Je ne sais pas nager… J’ai peur, mais à bout de souffle, je parviens à m’accrocher aux parois de l’embarcation et à y grimper sans chavirer…
Je la vois ensuite disparaître derrière une vague sans fin qui n’arrêtera plus jamais de s’échouer dans ma tête.
***
J’ai coupé la corde qui nous reliait au monde et curieusement, il n’y a plus que le silence de la nuit alors que nous voguons désormais vers l’inconnu… Milou a déjà pris sa position à l’avant et je rame sans regarder en arrière… Je suis maintenant habité par la présence de cet océan mère et je sais que devant nous, la lumière du phare nous ouvrira le chemin…
Bonjour
merci pour ce merveilleux texte
a mon tour je te souhaite de bonnes fetes
Idem à toi et ta famille et tes amis, et les amis de tes amis, et leur famille et leur animaux alors ça fait beaucoup de monde
merci beaucoup ce sera fait sur mon profil facebook lol
Oh WOW! Magnifique, vraiment fabuleux! Je sens les embruns de la mer et les vagues me lècher les orteils, je ressens l’atmosphère de ce phare, wow merci pour ce voyage.
) viiiite qu’il devienne le héros de ton prochain roman, lol
Tant de poésie, de douceur, de couleur me donne l’envie d’en savoir plus sur Jonathan Lumière
Merci Ben de partager ton talent!
Un personnage qui m’a inspiré
Merci Nathalie
Un texte tout en douceur et poésie. Je vois les couleurs, je sens les odeurs de l’océan, la chaleur du feu dans le phare, la gentillesse des personnages. Jonathan est un être à part
Merci pour ce beau texte qui permet l’évasion
C’est gentil et merci pour avoir résumé ce que j’ai essayé de créer
J’ai terminé de lire la nouvelle il y a plus d’une journée. Je me suis étendue après cette lecture et j’ai eu besoin de réfléchir; de digérer. Ce n’est que le lendemain que j’ai trouvé où je m’étais sentie déstabilisée.
Le paradoxe… Oui, le paradoxe entre la naïveté de Jonathan et le tragique de sa situation. La juxtaposition de la forme qui est enchanteresse, enfantine et le fond qui révèle petit à petit une infinie douleur.
J’aime beaucoup.
le paradoxe est un moteur de vie et d’écriture pour moi
quel beau texte, c’est poignant, poetique, un personnage tres fort, qui est aimé par ses voisins, avec un ange à 4 pattes! ca serait vraiment bien si tu développais plus.
un enorme merci!
bonne année 2012!
C’est très gentil
J’ai bien aimé me laisser transporter par Jonathan… Il aurait pu effectivement être développé encore plus… qui sait si cette nouvelle ne sera pas la base d’un roman… Le mystère des mots…
Bonne année
Ben