Le temps passe lentement sous le pâle reflet d’une lumière étiolée qui dessèche mon âme; trop lentement…
Personne ne vient ici, pas même le facteur. Il n’y a que l’ombre de cet arbre pour me tenir compagnie et pour m’entendre lui réciter toutes ces lettres que j’ai écrites pour elle sans que jamais elle ne me réponde. Des lettres remplies de mots qui tombent comme ces feuilles que je regarde voltiger autour de moi lors de l’automne.
Le temps passe lentement; trop lentement…
On dirait pourtant que rien ne change, que je me débats dans une eau stagnante et poisseuse de souvenirs, mais où se trouve alors tout ce qu’on m’avait promis?
Cette délivrance que j’attends depuis si longtemps, je la cherche partout, surtout dans le ciel, mais il y a ici que les corneilles pour m’apporter des messages que je ne comprends pas. J’écoute leur croassement incessant comme s’ils venaient narguer ma décrépitude en s’installant dans l’arbre, mon arbre… mais ils restent muet à mes appels.
J’entends tout de même des gens passer tout près d’ici comme le murmure des vagues qui berçaient si bien mon enfance, mais jamais ils ne s’arrêtent, du moins pas ici, dans ce coin reculé où mon humble demeure s’efface derrière toutes ces pierres centenaires dignes des plus belles cathédrales. La pierre reste toutefois de la pierre, et je connais les rides de chacune d’elles comme celles de mes vieilles mains, façonnées par les intempéries de l’existence.
Que ce soit le vert de gris qui s’incruste sournoisement sur celle-ci pour venir effacer les stigmates de ceux qui les ont forgés ou l’effritement causé par la lourdeur des ombres, je sais qu’on n’attend jamais sans que tout ce mouvement ne laisse des traces.
Heureusement, il y a les chats, surtout celui que j’ai surnommé « Monsieur Filou », un chat tigrée qui semble avoir élu domicile tout près d’ici. Il vient souvent me rendre visite. On dirait qu’il adore mon arbre, mais mon secret, c’est que j’ai discrètement fait pousser de l’herbe à chat à ses pieds pour avoir un peu de compagnie. Je croyais avoir changé, mais il semble que la manipulation aura toujours été mon arme de prédilection, surtout pour assouvir mon besoin d’être aimé.
Il y a tellement de vulnérabilité dans l’essence même de ce qu’est une femme, que ce jeu de la manipulation fut très facile, trop facile même pour que celui-ci ne reste qu’un jeu et ne devienne pas la pire des complaisance, car quoi de plus narcissique que de toujours chercher à se miroiter dans le regard des autres?
Toute ma vie, je n’ai eu d’autres miroirs que ceux-ci, sauf avec elle… C’est à ce moment que le reflet de mon existence c’est à jamais brisé et j’ai appris qu’en un instant, ou pouvait mourir, mais aussi naitre…
N’être que soi exige beaucoup de transparence, et il n’y a que le regard d’une femme pour transformer les miroirs en fenêtres. Le regard d’une femme qu’on aime, qu’on admire pour sa simplicité déroutante et qui se pose un moment sur la fleur de notre vie telle une abeille faisant valser nos craintes aux vents de cette soudaine liberté. Il faut alors beaucoup de courage pour naitre…
N’être que soi exige d’accepter la danse qui nous propulse au gré de ce vent d’une douceur infinie qui devient parfois aussi violent qu’un ouragan, nous propulsant entre l’ombre de l’arbre et la lumière du ciel. Mais c’est encore elle qui défie nos tempêtes comme le capitaine du navire qu’elle a su voir en nous. Il faut alors beaucoup d’abandon pour naitre…
N’être que soi exige de laisser tomber ses défenses et ainsi, faire une place à l’autre dans le capharnaüm de nos pensées, mais encore faut-il osé ouvrir la lumière sur ces puits insondables.
Avec elle, j’aurais dû laisser tomber mes murs sous la sublime gravitation de sa présence à mes côtés, mais j’ai eu peur… Peur ne n’être pas à la hauteur de ses attentes… Peur de ne révéler que ma singularité… Peur d’être bien différent de celui que je voulais être…
Mais alors, comment ai-je pu douter de sa propre lumière?
Je sais maintenant que pendant tout ce temps, j’étais aveuglé par le prisme de sa personnalité. Elle n’avait certainement pas eu besoin de moi pour exister.
Ses défenses étaient tout autres. Elles étaient même un paradoxe fulgurant entre l’énergie qu’elle dégageait et cette contenance qu’elle cherchait tant bien que mal à projeter aux yeux des autres pour se protéger d’une trop grande sensibilité. Peut-être n’avait-elle pas encore compris que cette sensibilité était en fait un des plus beau trésor que la vie lui avait offert, mais à cette époque, ses barricades étaient bien grandes pour ne pas blesser ses ailes qui n’aspiraient pourtant qu’à la faire voler.
Nous avons donc fabriqué une très grande volière de complicité où nos deux êtres se sont lentement apprivoisés et ces années figurent parmi les plus belles de ma vie. Malheureusement, la cage est un jour devenue trop petite pour contenir tout mon questionnement et je me suis mis à m’isoler plutôt que d’aller vers elle. Je me suis même enfuit pour prendre une autre route, mais n’était-elle pas le soleil de mon existence?
J’ai donc dû apprendre à côtoyer sans cesse cette lumière qui projetait son ombre partout où j’allais et depuis, même ici, recouvert d’une bonne couche de terre, je sens sa présence inaltérable tout en subissant le poids de ses silences, car non, je n’ai pas eu le courage de naitre… du moins, seulement en partie à travers le poids des souvenirs que je conserve de cette femme, alors comment mourir quand on a si peu vécu?
***
Je regarde le ciel, le chat qui vient d’arriver et je vois une certaine confusion régner dans mon arbre alors que les corbeaux y vont d’une étrange danse. Je sens qu’ils sont tous là, réunis pour venir me dire un dernier au revoir et ces à ce moment que je sens de l’eau coulé sur moi, coulé en moi, creusant des rides salées comme celles des larmes sur leur passage.
Soudainement, je sens sa présence. Elle est là, ça ne peut être qu’elle… et je la vois, incandescente comme la toute première fois. Elle n’a pratiquement pas changé, sauf sa longue chevelure qui est devenue d’un magnifique gris argenté et une paire de lunettes qui ne cesse d’illustrer la beauté de ses yeux. C’est elle, ça ne peut être qu’elle… Celle qui m’a fait rêver à la liberté et qui par sa simple présence, vient me délivrer.
Elle dépose une gerbe de fleur sur mon cœur de pierre et je me sens instantanément plus léger. Je regarde le ciel, le chat, les corbeaux qui me saluent au passage et je m’élève comme une plume dans le vent, les yeux fixés sur cette femme au sourire de porcelaine et je sais maintenant qu’en un seul instant, on peut mourir, mais aussi naitre…
Magnifique!
Merci
Il est la mélancolie, elle est la vie…
La mélancolie aime la vie, la vie a besoin de liberté, la vie ne peux pas être elle-même si elle est prisonnière de la mélancolie, ils se séparent pour mieux s’aimer au passé.
Oui je sais j’en dis trop, hihi mais tes mots m’inspirent
Merci Ben pour ce voyage.
C’est le pouvoir et la beauté des mots d’en inspirer toujours d’autres
Merci pour cette jolie image!
Bonjour
un mot seulement pour definir ce texte
sublime
Superbe texte! N’être que soi… pour naitre. C’est plus que magnifique… merci Benoit! Bonne journée!
C’est gentil
J’aime être touchée; j’aime tes mots. x
J,aime toucher les gens par les mots
Merci pour ce beau texte c ‘ est sublime . Benoît xxx
Merci Suzanne
le prochain dans quelques jours…
Tout simplement sublime : être pour naitre et naitre pour être. Pas toujours facile mais oh combien bénéfique
Merci Ben pour ce très beau texte