Solène

L’immobilité du temps… Comme un manège qui ne tourne plus, qui ne fait qu’accumuler les souvenirs d’un passé qui lui, nous revient dans une incessante ronde de lumière… Une lumière qui laisse toutefois une ombre grandissante à chacun de ses passages…

Je suis assise ici depuis trop longtemps déjà et j’attends… Je sais pourtant qu’il arrivera avec quelques minutes de retard comme toujours, histoire de se faire prier un peu… Je le soupçonne même parfois d’envier Dieu…

Je déteste l’attendre ainsi et il le sait probablement, même si je n’ai jamais osé lui dire… C’est sa manière d’oblitérer sa présence à mes côtés, comme une lettre d’amour qu’il envoie tous les jours à sa maitresse… Mais malheureusement, l’enveloppe reste trop souvent vide… C’est ce vide qui meuble en partie mon quotidien depuis trois ans déjà…

Je l’ai rencontré tout près d’ici, alors que nous étions plongés tous les deux à la recherche d’un trésor dans un des nombreux bouquinistes qui tapissent les bordures de la Seine… Il était là, déplaçant des colonnes de livres de son index, faisant valser des titres dans une incessante danse, puis soudainement, comme dans une pause de l’orchestre, il s’arrêta et tira du lot un titre qui venait d’illuminer son visage… C’est là qu’il a tourné sa tête vers moi pour la première fois… Il s’est alors arrêté devant mon regard pendant quelques secondes qui m’ont paru des heures… De toute ma vie, jamais je me suis sentie aussi nue qu’à cet instant… Sa main m’a alors tendu le livre qu’il tenait comme si un premier secret nous unissait l’un à l’autre… Il m’a ensuite souri avec la délicatesse de ceux qui retrouvent un ami après une longue absence… J’avais 51 ans à cette époque et jamais on ne m’avait regardé ainsi… Je suis pourtant une très belle femme à ce qu’on raconte et malgré le temps qui passe, j’ai conservé des atouts qui laissent rarement les hommes indifférents… Son regard à lui n’était pas du même ordre… Il semblait sonder mon âme à travers mes pupilles qu’il n’avait toujours pas quittées… J’ai pris le livre de ses mains pour m’évader un moment de son emprise et j’ai lu le titre qui n’allait plus jamais quitter mes souvenirs… « Le vieux qui lisait des romans d’amour » de Luis Sepulveda…

Il y a des bouquins qui sont parfois le vecteur d’un grand changement dans notre existence et celui-ci m’avait transporté bien loin dans la jungle des émotions… Mais du même coup, on dirait que je n’ai jamais été en mesure par la suite de me libérer de l’emprise de celui qui me l’avait si gentiment offert…

Je me suis plutôt mise à attendre… À l’attendre… Espérant peut-être qu’un changement survienne afin de bouleverser la relation qui stagnait avec sa femme depuis trop longtemps déjà…

J’aime croire que le foisonnement d’énergie de nos premiers instants sera en mesure un jour de briser la barrière invisible qui nous sépare… Je vis donc dans un constant mouvement d’ambivalence entre le désespoir d’être la seconde et le bonheur de sa présence qui vient quotidiennement illuminer les trop courts instants que nous passons ensemble…

C’est bizarre, mais je me demande souvent pourquoi tous les hommes qui ont marqué ma vie sont d’une certaine manière, tous un peu salauds…

Un homme marié…

Et qui suis-je moi, Solène Billancourt pour penser les changer…

Il est pourtant très différent de tous les autres, car contrairement à la majorité, il n’a jamais osé toucher mon corps sauf avec ses mots… Ses mots qu’il laisse couler assis sur ce banc de parc qui est devenu le nôtre et tous ses poèmes amoureux dont je suis la muse qu’il m’offre avec la timidité des amants d’une autre époque…

Trois ans du bonheur à l’espérer…

Trois ans de douleur à le partager…

Je me sens comme un violoncelle dans les mains d’un maitre qui ne veut de moi que quelques minutes par jours…

Que vaut la musique dans de telles circonstances?

C’est décidé, aujourd’hui, c’est moi qui lui parle de ce que je ressens…

Mais si jamais il ne revenait plus?

Serais-je plongée dans la perpétuelle attente d’un autre regard?

Vais-je plutôt continuer à m’illusionner dans une quête de jeunesse qui peut de moins en moins être fardée?

J’ai l’impression qu’il ne me reste plus que les tristes soubresauts de mon visage dont la peau s’alourdit sous le poids du souvenir de tous ceux qui ont osé s’y arrêter…

Ne suis-je pas en train de me « Botoxer » les traits à coups de belles paroles?

Je suis cependant trop jeune pour ne plus espérer, mais plus le temps passe, plus cet espoir devient fade et d’une couleur grise comme le ciel de Paris aujourd’hui…

Au début, c’était différent… J’ai cru que le monde s’ouvrait devant moi comme jamais il ne l’avait fait auparavant… Nous nous donnions rendez-vous ici, dans ce petit parc situé au pied du Pont Neuf tout près du saule pleureur qui fait une sorte de révérence à la ville… C’est là que quotidiennement, il vient me rejoindre… Je suis comme une fleur se gorgeant de sa lumière… Mais lui, qu’attend-il de moi?

Peut-être l’illusion d’une jeunesse retrouvée… Il est pourtant sans âge à mes yeux… Une barbe blanche bien trimée, des yeux noirs profonds comme un puits de jouvence dans lequel se miroite mon grand désarroi qui pourtant, ne semble cependant jamais altérer sa propre soif de vivre…

Je me demande souvent à quel âge on cesse d’espérer un retour en arrière, à quel âge on assume que le temps qui passe sera toujours plus rapide que la vitesse à laquelle nous avançons… Avancer en âge permet-il justement parfois d’avoir un lot de souvenirs pour mieux nous ancrer dans la réalité, ou comme dans mon cas, me force t-il à transporter un bagage beaucoup trop lourd pour faire avancer ma prison de verre?

Il me dit souvent : «  Qu’est-ce que le temps, si ce n’est qu’une suite infinie de chiffres qui s’écoulent alors qu’un instant peut à lui seul marquer toute une vie! »

Le plus beau, c’est qu’il y croit et c’est peut-être ça finalement qu’il trouve auprès de moi… Un instant… Instant qu’il perpétue jour après jour en ma compagnie sans ressentir cet appel constant de la nouveauté, le moment que nous passons ensemble n’ayant plus rien de nouveau… Je dirais plutôt qu’il est un souffle incandescent qui rallume les braises de la veille; feu qui réchauffe pourtant tout mon être d’une chaleur enfouie et que lui seul est en mesure de libérer…

Lorsqu’on est trop sensible, on apprend tôt ou tard à mettre une barrière entre le cœur et la raison, et parfois, d’une manière brutale… Mais le cœur meurtri ne cesse jamais de battre et un jour peut-être, le hasard veut qu’un homme vous offre un livre et dans ce geste si simple, toute l’humanité retrouve son sens… On sent alors la puissante libération éphémère du poids d’une conscience qu’on s’est lentement imposé… Mais la débâcle est très souvent spectaculaire… Quand une digue cède, le torrent fini tôt ou tard par s’assécher et là, il ne reste plus qu’un désert rempli par toutes les carcasses de nos vies qu’on avait tant voulu dissimuler auparavant…

Plus que cinq minutes avant son arrivée en retard, car monsieur est aussi régulier qu’une montre, mais avec un léger décalage… C’est l’âge me dit-il en se confondant en excuses à chaque fois qu’il s’assoit auprès de moi… Une douce lueur de son sourire vient alors me permettre de tout oublier et de toujours recommencer…

Et si aujourd’hui c’était moi qui partais?

Partir et découvrir un des nombreux chemins qu’il a ouverts en moi…

Partir en laissant tout derrière soi pour être certaine que plus rien ne puisse me retenir…

Partir sans mes traits fatigués qu’on a manipulés et façonnés comme un pantin pendant plus de cinquante ans…

Partir avec un nouveau visage, une nouvelle conscience, une odeur qu’on ne reconnaitrait plus…

Partir avec des mains sans formes pour mieux toucher, une bouche avide pour mieux aimer et savourer mon existence plutôt que d’avaler ce qu’on a voulu me faire croire…

Partir avec un cœur détraqué pour digérer l’arythmie du temps…

Partir un instant, un court instant, non pas pour fuir, mais plutôt pour me retrouver…

Partir…

                                                                ***

Ce matin, je marche lentement vers notre banc… Il est là et m’accueille d’un bienveillant sourire comme si mes quelques minutes d’absence lui avait permis de dessiner un tout autre paysage autour de nous…

Il est beau et je vois bien dans son regard qu’il est heureux de me retrouver…

Cette fois-ci, c’est moi qui m’excuse de mon retard… Ses mains se soulèvent alors comme deux plumes venant à ma rencontre… Je voudrais tellement m’y réfugier, mais j’y dépose plutôt le livre que je viens d’acheter pour lui et là, pour la première fois, il me voit pleurer…   

15 réflexions au sujet de « Solène »

  1. merci Benoit! texte impecable! et l’héroine fait tres bien de prendre son destin en mains. merci beaucoup pour cette histoire inspirante! bonne journée!

  2. Très beau texte Ben, comme toujours. Une héroïne bien inspirante, partir pour renaitre et se retrouver, encore faut-il avoir le courage de tout recommencer et elle l’a…
    Merci Ben xo :)

  3. ouch! ce texte me donne comme une claque :o ) il y a quelque chose de plus que tes autres textes… un ressenti plus fort, un je ne sais quoi qui me touche plus fort…. ou alors c’est moi qui suis plus sensible à ce sujet là ?!
    Magnifique en résumé!
    et peut-être que peut-être, Solène rencontrera un jour Jonathan Lumière après son départ du phare… ils auraient sûrement des choses à partager ces deux là. hihi
    Merci Ben pour ce instant de vie

    • hihihihi ce serait une belle rencontre… Je pense de plus en plus à me servir de Jonathan et son phare comme prochaine trame de roman, mais tu me donnes l’idée de peut-être intégré plusieurs personnages de nouvelles dans une histoire… Je vais penser à ce truc :)

      • :o ) ravie de stimuler ta créativité même si elle fonctionne plus que très bien sans ça. Au plaisir de découvrir de nouvelles aventures pour tes personnages!

  4. J’ai l’impression qu’il ne me reste plus que les tristes soubresauts de mon visage dont la peau s’alourdit sous le poids du souvenir de tous ceux qui ont osé s’y arrêter…

    Ne suis-je pas en train de me « Botoxer » les traits à coups de belles paroles?

    Je me demande souvent à quel âge on cesse d’espérer un retour en arrière, à quel âge on assume que le temps qui passe sera toujours plus rapide que la vitesse à laquelle nous avançons

    Partir avec un cœur détraqué pour digérer l’arythmie du temps………………

    et là, pour la première fois, il me voit pleurer……..

    Merci, une fois de plus Benoît, pour ce magnifique texte……. xx

  5. Jeudi matin dernier quand j’ai lu ton texte, au delà du fait que c’est pour vrai un très beau texte, ce qui m’a frappée c’est combien tu as la capacité de «lire» dans mes pensées. Bon d’accord, c’est pas possible. Mais c’est tout de même rare venant de la plume d’un homme.

    Note à moi-même: faire attention aux courriels que j’envoie dans le désert ;)

    • lol :) la magie des mots parfois qui nous touchent d’une manière un peu plus personnelle :) Je suis heureux d’avois ainsi « lu » un peu dans tes pensées ;)

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