Papa, pourquoi y’a de la mousse sur notre lac?

Il y a longtemps que ces mots se sont gravés en moi… Trop longtemps… J’avais lancé cette phrase alors que je sculptais à ma manière le givre qu’avait laissé cette première nuit froide d’hiver sur le carrelage de la fenêtre du salon… Le lac, qui n’avait effectivement pas encore gelé était couvert d’un brouillard dense et opaque… De cette mousse blanche jaillissait le mystère de l’inconnue qui n’allait jamais quitter mes yeux d’enfants… Il y avait là tant d’ombres qui se transformaient en monstre invisible dans mon imaginaire, en bateaux fantômes venus tout droit d’océans lointain… Le lac disparu s’ouvrait sur un monde qui m’apparaissait généralement les yeux fermés, mais ce matin là, j’ai entendu sa voix pour la première fois… Une voix douce qui chuchotait mon nom comme l’écho d’une femme qui m’appelait quelque part derrière cette brume… Je me souviens parfaitement de cet instant où je me suis retourné vers mon père qui s’occupait du feu et qui ne semblait rien avoir entendu… C’est à cet instant je crois que tout a changé dans ma vie… Je suis sorti sur notre grande véranda qui surplombait le lac et j’ai avancé à travers la brume qui avait avalé tout le décor… Même le silence était irréel… On aurait dit que le temps s’était figé sur cette fraction de seconde qui sépare l’expiration de l’inspiration… Un instant où tout devient possible puisque le souffle qui donne l’élan reste suspendu à l’infini des possibilités… Il n’y avait que le maigre craquement des planches de bois sous mes pieds pour m’indiquer que tout ceci n’était pas un rêve… Rendu à la clôture qui séparait le chalet du lac, je me suis penché pour être bien certain que l’eau n’avait pas disparue… J’ai plongé la main dans le brouillard et à l’instant où mes doigts sont entrés en contact avec l’eau, la voix qui avait chuchoté mon nom s’est de nouveau fait entendre… Une voix si douce qui semblait m’attirer comme celle de Calypso aux confins de son île… Je me suis retourné vivement vers le chalet avec l’espoir fou d’y voir mon père et de lire la même expression de surprise que j’éprouvais sur son visage, mais la brume avait englouti mes remparts… Il n’y avait plus que cette voix et la morsure du froid qui s’était emparé de mes doigts plongés sous l’eau… Je ne pouvais plus bouger, mais un curieux vertige semblait m’attirer vers le lac qui n’existait plus… Mon corps, toujours penché au-dessus de celui-ci devenait de plus en plus lourd alors que mon esprit, lui, se volatilisait en fumée pour mieux s’imprégner du nuage qui m’absorbait… Je ne sentais plus ma main, ni mon corps à cet instant… Il n’y avait plus qu’une agréable sensation de légèreté que je n’avais encore jamais éprouvé auparavant… Même la voix avait changé… Elle prononçait toujours mon nom, mais d’une manière de plus en plus émouvante… C’est à cet instant que j’ai vu son ombre… l’ombre d’une femme qui me tendait la main et qui de sa voix réconfortante, semblait apaisée toutes mes craintes… Alors que mes doigts ont touché les siens, le froid s’est instantanément dissipé… C’était totalement irréelle comme sensation… Rien d’autre n’existait que cette main qui me transportait je ne sais où et ce sourire vaporeux qui éclaboussait le visage de cette femme inconnue, mais que tout mon être semblait reconnaître… Je n’avais plus 10 ans, et l’éternité n’avait plus le sens abstrait qu’on éprouve à cet âge là devant l’infini… Je me sentais tout simplement bien et à ma place… Mon corps flottait dans ces eaux sombres, mais le visage de cette femme illuminait toutes mes questions d’une sensation de réponse absolue… Puis, sa lumière s’est lentement évanouie alors qu’une autre voix a commencé à se faire entendre… De loin au début, celle-ci s’est rapidement rapproché et j’ai cru reconnaître celle de mon père… Le temps reprit alors son cours… J’ai senti mon corps paralysé remonté à la surface… La voix ténue est devenu assourdissante… Une main m’a accroché fermement et j’ai senti mon corps se décrocher de la main si douce qui quelques instants plutôt, avait arrêté le temps… La femme me regardait avec tristesse et je vis sa main se retirer pour essuyer une de ses larmes… Elle resta silencieuse alors que mon corps s’échappait des eaux glaciales au son strident de la voix de mon père… Elle disparue complètement lorsque d’un vomissement, mes poumons se mirent à se contracter sous la pression de ses mains à lui et que je me remis à respirer… L’air était froid, déchirant… Je tremblais comme une feuille alors que mon père me pressait contre lui en pleurant… Mais avant même qu’il m’est porté à l’intérieur, je lui ai sourit avant de lui demander: Papa, pourquoi y’a de la mousse sur notre lac? Il ne m’a pas répondu, mais à travers la brume j’ai vu la femme qui s’en allait…

Depuis, je dessine inlassablement son visage car je sais qu’un jour, nous allons nous retrouver…

À quand remonte le moment ou vous avez fait quelque chose pour la première fois?

Je vous dirais environ 10 minutes… Mais c’est peut-être un peu plus…Le temps a si peu d’importance quand toute une vie se résume à une troublante émotion que l’on peut lire sur un visage… La vieille femme était là, comme un phare scrutant  la foule qui sortait des portes givrées avec leur lot de valises… Certains étaient pressés et se dirigeait allègrement vers la sortie où des taxis les attendaient… D’autres, s’attardaient un instant sur le visage de ceux qui attendaient derrière le cordon de sécurité avec une sorte de timidité dans le regard… Ceux là, n’aimaient pas se sentir ainsi observer par la foule comme des stars qu’ils ne seraient jamais… Il y avait aussi ceux qui au contraire, jouissaient de cet instant éphémère de célébrité, se sentant privilégié d’avoir vu l’ailleurs…Ceux-là, regardaient les gens directement dans les yeux et à travers leur regard, on pouvait voir clairement cette sensation de supériorité qui les animait comme lorsque l’on sort d’une salle de cinéma après un bon film et que l’on croise ceux qui attendent en ligne pour visionner la prochaine représentation. Il y avait aussi ceux que personne n’attend, mais qui aurait tant voulu l’être… Ceux-là aussi observaient les gens, mais d’une manière beaucoup plus grave… C’était plutôt comme ceux qui le samedi matin, regarde les chiffres de la loterie par habitude sans espoir d’avoir gagné… Pour ma part, je n’ai pas le choix de les observer, car je suis préposé à la sécurité dans cet aéroport et chaque jour, je vois cette même vieille dame qui tient un bouquet de marguerites dans ses mains et qui attend à la sortie des voyageurs… Elle arrive précisément à 16h00 pour accueillir les passagers du vol d’air France qui relie quotidiennement Paris à Montréal…  Elle n’est pourtant jamais reparti avec personne… Elle reste tout près de la porte pendant près d’une heure, puis elle offre ses fleurs à une jeune femme rayonnante qui semble attendre son amoureux avant de partir… La vieille dame marche alors vers la sortie et à chaque fois, elle se retourne une dernière fois vers la porte d’arrivée des voyageurs où se confine tous ses espoirs… Je la vois ainsi chaque jour car mon travail consiste à observer ceux qui partent, ceux qui restent derrière, ceux qui pleurent, ceux qui reviennent et ceux qui pleurent à nouveau… Je ne sais cependant toujours pas comment réagir devant ceux qui attendent sans se décourager, comme si la vie faisait une longue pause sur une scène d’une tristesse inouïe… Aujourd’hui, j’ai toutefois décidé de faire quelque chose que je n’avais encore jamais fait auparavant… À 16h00, quand la vieille dame est arrivé avec son éternel bouquet de fleurs, je suis allé voir un de mes collèges pour qu’il me remplace un instant, puis j’ai pris la lettre que j’avais écrit durant la nuit…J’ai alors franchi la porte givrée comme tous les autres voyageurs et je me suis dirigé directement vers elle… La vieille dame n’a pas semblé surprise de me voir arriver ainsi… J’étais aussi nerveux qu’un jeune amoureux qui s’apprête à révéler sa flamme à la femme qu’il aime… Elle m’a heureusement souri avant de me dire le plus simplement du monde : «C’est Thédore qui vous envoie?»  Qu’aurais-je pu lui répondre si ce n’est que la vérité devant son visage désarment de bienveillance…  « En effet, il m’a prié de vous remettre cette lettre…» La vieille dame m’a semblé émue en prenant l’enveloppe d’une main qui se mit à trembler… Elle m’a alors offert son bouquet de fleurs tout en me regardant droit dans les yeux… « Vous savez, mon mari n’est jamais revenu de la guerre, me dit-elle… Thédore est disparue comme bien d’autres jeunes soldats sur une plage de Bretagne alors que le ciel d’un rouge canon à emporter ce jour-là les millions de souvenirs de tout ceux qui sont restés les yeux ouvert sur le sable pour contempler une dernière fois le soleil… Mon mari a probablement fait parti de ceux-là, mais on n’a pas retrouvé son corps et je n’ai jamais eu le courage de le rechercher là-bas non plus… J’ai préféré venir ici depuis des années avec l’espoir fou de le retrouver et aujourd’hui, vous êtes là… Elle m’offrit un sourire d’une tendresse dont seule les gens qui ont beaucoup souffert connaissent le secret… Vous savez jeune homme, l’amour, même sous la forme infime d’un mirage vaudra toujours mieux qu’une vie sans avoir aimé…» La vieille dame effleura mon visage de sa main et serra contre son coeur la lettre d’amour anonyme que j’avais écrit pour elle à travers les yeux d’un inconnu, ceux de Théodore qui pouvait maintenant dormir en paix… Elle se dirigea ensuite lentement vers la sortie et pour la première fois, elle ne se retourna pas lorsqu’elle franchi les portes tournantes de l’aéroport… Quand je repris mon poste, je la vis disparaitre de mon champs de vision, mais pas avant d’avoir vu l’ombre d’un ange qui désormais, l’accompagnait…

Ben

Vous pouvez écouter cette magnifique pièce de Jacques Brel en m’écrivant vos commentaires ;)

26 oct 2011

Autumn leaves (Eva Cassidy)

Pour ce premier article, je me suis amusé à imaginer un court métrage sur cette merveilleuse chanson d’Eva Cassidy.

Autumn Leaves

Au début, il n’y a que le son du vent, puis la voix d’Eva Cassidy vient lentement donner de la profondeur à la noirceur de l’image. (The falling leaves, drift by my window)Elle chante Automne leaves pendant que sous nos yeux, se forme tout doucement le visage en noir et blanc d’une petite fille comme une photo. Seules les feuilles qui lui parsèment la tête sont colorées. On la voit sortir d’un tas de feuille et s’élancer vers les bras d’un homme qui la saisit avec la légèreté d’une plume pour la faire virevolter au dessus de ses bras. La couleur de l’image apparait lorsqu’on entend les paroles (The falling leaves, of red and gold) L’homme semble heureux comme un père qui retrouve son enfant. Gros plan sur la lumière qui émane de son visage et sur celui de la petite fille rousse (I see your lips, the summer kisses. The sun burnt hands, i use to hold). Le plan de caméra avance sur le visage de la fille pour ne laisser que la blancheur de sa peau. (Since you went away) Le plan de caméra passe maintenant de la blancheur totale pour devenir une page floue où on voit une main écrire. Retour au noir et blanc (The days grow long) Certain mots sur la page apparaissent comme des souvenirs avant de s’effacer. (complicité, tu me manque, je t’aime) alors que la main continue à écrire une lettre. (And soon I’ll hear, old winters song, but i miss you most of all my darling) Gros plan au ralenti de l’explosion d’une larme qui tombe sur la lettre et qui se fige une fraction de seconde avant de se transformer en averse de pluie sur le cadrage d’une fenêtre. L’image est toujours en noir et blanc, mais à travers la fenêtre, alors que la caméra s’approche lentement de celle-ci, on voit un immense arbre qui perd ses feuilles colorées. (When autumn leaves, start to fall)

La caméra se retourne pour nous montrer la femme rousse qui regarde maintenant à travers la fenêtre. Elle est toujours assise à sa table devant une feuille. Interlude piano pendant laquelle on voit la femme se remettre à écrire, puis gros plan sur sa main alors qu’elle signe: Ta fille qui t’aime. Elle plie la feuille qu’elle glisse dans une enveloppe, puis on voit un gros plan de ses lèvres qui comme des baisers, humectent la bordure de la lettre avant de la sceller. Le piano fait place à la voix D’Eva et la blancheur de l’enveloppe se transforme en blancheur d’un nuage alors qu’on voit le visage de la femme rousse à travers le hublot d’un petit avion. (Since you went away). La femme sourit nerveusement alors qu’un homme avec une drôle de combinaison semble lui donner des instructions. (The days grow long) Une porte coulissante est maintenant ouverte dans l’avion et la femme rousse, qui semble très nerveuse, se place devant l’homme qui a déposé ses mains sur ses épaules pour la calmer un peu. (And soon I’ll hear, old winter songs) Il lui sourit tendrement alors que la femme ferme les yeux. (But i miss you, most off all, my darling) Gros plan sur son visage, toujours les yeux fermés alors qu’elle et l’homme basculent en tandem dans le ciel.

(When autumn leaves, start to fall) Gros plan sur la pupille de la femme qui se dilate soudainement lorsqu’elle ouvre les yeux. Elle semble crier comme elle n’a jamais osé le faire. Un cri de l’âme comme celui qui libère le corps lors d’un orgasme. (I miss you, most off all, my darling) La femme laisse alors s’envoler l’enveloppe qu’elle tenait fermement dans ses mains et lève la tête vers le ciel pour la voir disparaître un moment dans le bleu infini qui la surplombe. Plan de la femme qui pleure en riant. On la sent lentement se calmer alors qu’elle se laisse bercer par les vents de la descente en parachute devant le spectacle grandiose qui s’ouvre en elle…

(When autumn leaves) Changement de séquence alors qu’un vieil homme que l’on reconnait vaguement comme celui du début se trouve dans son jardin. Il regarde un immense arbre perdre ses feuilles d’automne (même arbre que celui du début à travers la fenêtre de la femme rousse). Il tient dans ses mains une enveloppe ouverte et sur la feuille, on peut lire les mots : Ta fille qui t’aime. (Start to fall) Gros plan sur son visage qui sourit tristement et qui rajeunit pour redevenir en noir et blanc. Le plan de caméra se fige alors quelques secondes sur son visage et sur celui de sa petite fille rousse qu’il tient maintenant dans ses bras. L’action se met ensuite à reculer et on voit exactement la première scène à l’envers mais en accéléré (La petite fille rousse qui sort du tas de feuilles pour venir sauter dans les bras de son père) jusqu’au moment où il ne reste plus qu’un tas de feuilles vide pendant que la guitare entame la cadence finale de la chanson. La séquence arrière s’arrête sur le dernier accord alors que l’action redevient normale. Retour du son du vent. La caméra s’approche du monticule de feuilles qui s’envolent pour laisser lentement apparaître une pierre tombale sur laquelle est inscrit une date et les mots:

À toi pour toujours papa!

L’image redevient noir et seul reste la chant du vent…

N’hésitez pas à laisser un commentaire

Ben