Gabriel & Florence, ou le brouillard opaque de l’inexistence.

 

 

 

 

 

 

- Alors comment se porte le petit Mathieu ?

Florence prit un instant avant de pouvoir répondre. Elle avait toujours besoin de quelques secondes au début pour laisser passer la douleur du souvenir. Elle fixa son regard à travers la fenêtre et se concentra sur les bourrasques de vent qui faisaient tourbillonner la neige.

- Vous savez qu’il vient tout juste d’avoir seize ans, dit-elle.  Mais il reste toujours un enfant pour moi… Les jours passent, mais il arrive que ma mémoire ne se décline qu’au passé et dans ce temps-là, je le vois encore s’élancer sur une patinoire… Si vous saviez à quel point il voulait devenir un joueur de hockey… Il me demande encore parfois de lui chausser ses patins avant d’aller dormir, mais j’en suis incapable…

Le chauffeur observa Florence à travers son rétroviseur. Il n’avait jamais oublié son regard, surtout le premier qu’elle avait jeté sur lui. Aujourd’hui, elle avait attaché ses longs cheveux noirs et portait un foulard rouge qui donnait un éclat timide à son visage. Gabriel savait cependant que cette couleur n’était qu’une illusion. Florence s’était fabriquée un masque qu’elle maintenait généralement devant lui, un masque formé de toutes les pièces qui avaient éclaté lors de leur première rencontre. Il se concentra un instant sur la route pour essayer d’oublier. Les phares illuminaient la neige qui tombait avec un peu plus d’intensité comme pour mieux ensevelir les traces qu’avait laissé ce chemin dans sa mémoire.

- Vous auriez dû voir son visage lorsqu’il a réussi à souffler seul les seize bougies sur son gâteau d’anniversaire… J’imagine qu’on finit par se contenter de ces minuscules progrès qui nous donnent la force de continuer…

La voix de Florence était calme, presque froide, mais on sentait que les mots prononcés remontaient de loin, d’un endroit qui avait survécu à ses tempêtes et qu’on appelle quelques fois « l’espoir ».

Gabriel de son côté s’était fait à l’idée qu’il ne vivrait plus que des hivers sans fin. Il acceptait de plus en plus cette solitude qu’il ressentait tout au long de l’année, tout en étant conscient que cette sensation de vide devenait beaucoup plus virulente pendant la période des fêtes. Pour tromper celle-ci, il faisait du bénévolat depuis quelques années comme ce soir en étant un des nombreux conducteurs chargés de réaccompagner des gens qui n’était plus en mesure de conduire. Mais pour son sentiment de solitude, rien n’avait changé. Il était seul, et encore plus quand Florence se trouvait dans son véhicule.

- J’aime beaucoup lui faire la lecture, dit-elle. Et Mathieu adore les livres… Il est vraiment très intelligent et il parle de mieux en mieux, mais bon… Pour certains, ça demeure du charabia, mais moi, je le comprends très bien…

Gabriel frissonna. La température dans la voiture était confortable, mais pourtant, rien ne pouvait calmer cet élan glacial qui lui parcourait les veines lorsque Florence lui parlait de son fils. Il aurait aimé qu’elle se taise, mais il savait cependant que ses propres voix intérieures allaient aussitôt surgir pour amplifier cette sensation de ne plus jamais pouvoir être lui-même. Il y avait maintenant un mur de béton qui séparait le passé avec ce qu’il était ensuite devenu. Gabriel était même incapable d’éprouver de la nostalgie ou même de pleurer, puisque tout s’était bloqué en lui. Il se disait convaincu d’avoir fait ce jour-là un ACV du cœur. Une hémorragie de sentiments qui n’avait laissé derrière elle qu’un grand vide désertique où résonnait constamment le chant de sa culpabilité.

Lorsqu’il tourna à gauche sur le boulevard principal, Gabriel se mit aussitôt à ralentir inconsciemment. La voiture n’avançait plus qu’à la vitesse d’une bicyclette. Florence en profita pour ouvrir sa fenêtre et sentir le froid lui fouetter le visage lui permettant ainsi d’éviter les larmes. Elle ferma les yeux un moment, puis la voiture s’arrêta sur l’accotement. Gabriel retira les clés du contact et il n’y eut plus que le silence de cette nuit d’hiver qu’une chute de neige rendait encore plus impénétrable.

Cinq ans qu’ils revenaient ici ensemble à la même date…

Cinq ans que Gabriel revoyait cet arbre majestueux au pied de la route…

Cinq ans que Florence revoyait la botte bleue qu’elle avait vu en premier et qui traînait comme un jouet oublié en plein milieu du chemin…

Cinq ans qu’il revoyait le coussin gonflable lui sauter au visage.

Cinq ans qu’elle revoyait le mouvement incessant des gyrophares et les bras du policier qui l’avait soutenu alors que tout son corps ne cherchait plus qu’à s’effondrer.

Cinq ans qu’il réentendait les cris horrifiés d’une mère alors qu’une ambulance s’élançait à toute vitesse aux confins de la nuit.

Cinq ans qu’elle sortait de sa voiture avec un bouquet de fleurs à la main et qu’elle allait le déposer au pied de l’arbre comme on se penche pour glisser une pièce de monnaie dans la main d’un mendiant…

Le film revint à nouveau tourner dans leur tête. Gabriel était sorti d’un 5 à 7 en état d’ébriété. Il avait conduit sa voiture et avait perdu le contrôle de celle-ci en tournant sur un boulevard qu’il connaissait pourtant très bien.

Malheureusement, un enfant se trouvait à la mauvaise place ce jour-là. Il revenait à la maison après avoir patiné avec ses amis et c’est son corps qui absorba une partie du choc lorsque la voiture le frappa de plein fouet avant de finir sa course contre un arbre.

La suite pour Gabriel et Florence ne fut qu’un brouillard opaque d’inexistence.

Le petit Mathieu survécut miraculeusement à l’accident, mais ses patins furent aussitôt remplacés par une chaise roulante et ses rêves d’hockeyeur firent plutôt place à l’espoir qu’un jour, il puisse bouger ses membres à nouveau.

Pendant le chemin du retour, personne n’osa parler. Gabriel fit comme d’habitude et alla reconduire silencieusement la mère de Mathieu jusqu’à sa maison. Un pèlerinage qu’ils faisaient depuis cinq ans en cette soirée du 3 décembre et qui était un peu leur manière de partager leur chagrin respectif.

- On se voit à la même heure  l’année prochaine? lui dit Florence qui semblait respirer à nouveau.

- Je serai là, lui répondit tristement le chauffeur.

Il la regarda marcher jusqu’à sa porte, puis c’est là qu’il vit apparaître le visage de l’enfant pour la première fois depuis l’accident. Mathieu était très différent de toutes les photos qu’il avait vues dans les journaux, mais Gabriel savait que ça ne pouvait être que lui. Le jeune paraplégique le fixa un long moment. Il y avait là une sorte d’apprivoisement mutuel entre deux personnes que le destin avait malencontreusement réunis. Gabriel se mit alors à pleurer pour la première fois depuis six ans. Son corps se mit à trembler et c’est à travers la glace de ses larmes qu’il put voir Mathieu sourire à sa mère qui venait d’entrer dans la pièce. Florence s’approcha de la fenêtre et vit la voiture de Gabriel qui n’avait pas bougé. Elle prit la main de son fils et fit de lents mouvements pour le saluer avant de fermer les rideaux derrière eux. Ils disparurent ainsi de son champ de vision à travers une brume pour une fois devenue lumineuse, une sensation qu’il n’avait plus éprouvé depuis longtemps.

Lorsque Gabriel ouvrit les yeux, il réalisa que Florence était toujours assise sur la banquette arrière avec son bouquet de fleurs dans les mains. La voiture était arrêtée sur l’accotement. L’arbre était toujours là, les souvenirs aussi et à cet instant précis, il sut que toute cette histoire ne tiendrait jamais du rêve, mais bien plutôt de la triste réalité…

Ben

Les chocolats à saveur d’existence.

Lorsque Sophie entra dans la chambre, elle vit son père qui tenait tendrement la main de sa femme, son Annabelle, avec qui il était lié depuis plus de cinquante ans. Jamais elle ne l’avait senti aussi fragile devant la démesure de ce que son père ne pouvait plus voir de ses yeux depuis des années, mais qui aujourd’hui, le rendait si vulnérable auprès d’elle. Sa mère dormait, mais Sophie fut surtout effrayée de voir la multitude de sondes qui la reliaient à des machines qui telle une horloge, semblaient s’amuser à réduire l’étendue de sa vie à de simples battements de cœur.

Léandre avait appelé sa fille quelques heures auparavant pour lui apprendre qu’Annabelle avait été indisposée la veille et qu’il se trouvait maintenant à la clinique avec elle. Sophie avait aussitôt quitté son sinistre bureau de travail qui débordait de dossiers en retard pour aller rejoindre ses parents. Elle s’aperçut bien vite que la dite clinique était en fait un hôpital. Prise d’un élan de panique, elle se gara illégalement devant une borne d’incendie et se précipita aussitôt vers la chambre qu’on venait de lui indiquer à la réception. Sa mère était hospitalisée et on lui avait même déjà donné une chambre, ça ne pouvait qu’être très grave pensa-t-elle.

La pièce, d’un vert pastel défraîchi, était occupée en grande partie par un lit beaucoup trop grand pour sa minuscule maman et par une chaise où était assis son père aveugle qui tentait tant bien que mal de comprendre la situation. Sophie n’eut même pas besoin de parler pour qu’il chuchote son nom. Léandre leva lentement la tête vers sa fille et tenta de dessiner l’esquisse d’un sourire sur son visage, mais Sophie vit qu’il avait pleuré. Elle s’approcha de lui et le serra tendrement dans ses bras. Elle ne savait toujours rien de l’état de sa mère, mais pendant un instant, elle sentit revivre la petite fille en elle qui avait toujours éprouvé le besoin de se blottir dans les bras de son papa pour calmer ses inquiétudes. Cet homme avait toujours été là dans les moments difficiles de sa vie et à cet instant précis, Sophie aurait aimé inverser les rôles et être en mesure d’adoucir ses craintes pour le soutenir. Mais elle se sentait incapable de réagir, envahie par son propre désarroi.

Un médecin se présenta peu après et Sophie comprit rapidement que ce qui n’avait été qu’une supposé « indisposition » de sa mère, était plutôt une violente crise d’angine qui l’avait entrainée d’urgence à l’hôpital. Le médecin lui apprit alors que l’état de sa maman de 81 ans était assez préoccupant pour la garder sous observation durant quelques jours et il l’informa qu’il anticipait même une opération. Sophie fondit en larmes. Elle allait devoir s’occuper de son père aveugle pendant un certain temps, mais elle redoutait surtout d’être confrontée quotidiennement à l’optimisme déconcertant de son père. Il lui faudrait agir sans briser l’espoir qui l’habiterait de retrouver bientôt son Annabelle. Sophie savait que cet optimiste constant était sa manière à lui de protéger les autres et de s’oublier. Mais alors, comment explique-t-on à son père que la femme de sa vie se trouve entre la vie et la mort ?

Inexplicable pensa-t-elle…

Ne restait plus qu’à ne rien dire, qu’à le réconforter du mieux qu’elle pouvait dans sa noirceur et de s’assurer qu’il dorme un peu en espérant qu’il puisse ainsi la retrouver à travers ses rêves.

Annabelle finit par s’éveiller cet après-midi là et fut émue d’entendre la voix de sa fille qui lisait les nouvelles du journal à son mari comme elle le faisait elle-même tous les matins depuis tant d’années… C’était leur petit moment intime qu’ils partageaient ensemble devant une tasse de thé et quelques morceaux de chocolat. Elle referma les yeux aussitôt pour ne pas se mettre à pleurer.

Qu’allait devenir son mari sans son propre regard pour le guider ?

C’était elle qui depuis des années, dirigeait la danse de leur couple…

Elle, qui donnait une dimension au décor à travers le son de sa voix…

Elle, qui regardait pour deux et qui peignait en mots la beauté du monde…

Et lui, qui par sa bonhomie déconcertante, lui donnait chaque fois le goût d’exister sans demi-mesure…

Ils avaient beaucoup voyagé ensemble malgré le handicap de son mari, et Annabelle savait que Léandre avait été touché autant qu’elle par toutes ces découvertes qu’il voyait à sa manière. Mais allait-ils encore pouvoir s’évader de sa noirceur sans leur si grande complicité ?

Sophie vit quelques larmes suivre les rides du temps sur le visage de sa mère et comme si elle avait deviné ce à quoi elle pensait, elle respecta son silence pour ne pas inquiéter son père et continua de lire à haute voix.

Le lendemain, un cardiologue convoqua Sophie dans son bureau pour répondre clairement à ses questions… Des réponses vertigineuses qui engendraient tellement de nouvelles questions. C’est dans cet état latent qu’elle se présenta dans la chambre de sa mère tout juste après l’entretien.

Celle-ci pleurait…

Comme par une forme d’entente tacite, les deux femmes évitèrent de parler de ce qu’elles savaient maintenant, de cette mort qui nous rapproche tellement de la vie. Toutes les minutes étaient désormais encore plus précieuses.

Tous les mots comptaient.

Tous les sourires étaient importants…

C’était peut-être d’ailleurs les derniers pensa-t-elle, car le cardiologue avait été clair, l’opération était inévitable. Toutefois, sa mère avait cinq pour cent de chance de mourir pendant l’intervention ; risque raisonnable. Par contre, les chances qu’elle se rétablisse pleinement de cette opération à son âge étaient très minces. Annabelle était maintenant consciente que lorsqu’on allait l’endormir, elle ne s’éveillerait peut-être plus que pour attendre un ailleurs pour lequel elle avait tant prié au cours de ses années.

Le temps passa vite. Les minutes furent précieuses et beaucoup trop courtes durant cet entretien entre une mère et sa fille. Une infirmière vint briser ce moment unique en entrant dans la chambre et d’une voix presque méprisante leur dit : «  L’heure des visites est LARGEMENT DÉPASSÉE ! »

Largement dépassée…

Et vous, quand ce sera votre mère que vous verrez peut-être pour la dernière fois, qui déterminera que l’heure des visites est LARGEMENT DÉPASSÉE ? pensa Sophie.

Elle sortit de la chambre quelques instants plus tard pour aller retrouver son père qui l’attendait à la cafétéria.

«  Regarde, j’ai acheté des chocolats pour ta mère » lui dit-il. Sophie éclata en sanglots. C’était beaucoup trop d’émotions en si peu de temps. Léandre insista sur le fait que tout allait bien se passer afin de consoler sa fille et c’est dans la confusion la plus totale que la jeune femme décida de se présenter avec lui à la réception dans l’espoir qu’une autre infirmière les laisse entrer une dernière fois dans la chambre de sa mère pour qu’il puisse lui remettre son précieux cadeau.

La nouvelle infirmière fut beaucoup plus indulgente que sa consoeur de travail et d’un clin d’œil, elle leur fit signe de se dépêcher, faisant comme si elle n’avait rien vu.

Seul le pâle reflet d’une lumière clignotante illuminait la pièce. Annabelle était cependant encore éveillée dans son lit. On lui avait offert des cachets pour adoucir sa nuit avant l’opération, mais elle avait préféré refuser. Elle voulait absolument vivre ces instants d’attente interminable d’une manière consciente.

Son mari s’approcha alors d’elle et d’un geste d’une douceur inouïe, il tendit un chocolat vers la bouche de sa femme avant d’y déposer un baiser. Sophie ne put qu’admirer cette si belle complicité qui avait uni ses parents depuis sa naissance. Elle se considéra privilégiée de pouvoir assister à un tel moment même si elle aurait voulu que cette scène fasse partie d’un film durant lequel elle aurait pu pleurer toutes les larmes de son corps plutôt que de ressentir cette profonde douleur qu’elle n’était toujours pas en mesure d’exprimer.

Son père se pencha à nouveau vers sa femme et lui embrassa le front en lui chuchotant qu’ils allaient se retrouver dans quelques heures après l’opération tout en insistant pour qu’elle ne mange pas trop puisque sa boîte de chocolats à saveur d’existence était énorme.

Annabelle lui sourit.

Sophie s’approcha ensuite tout près d’eux et leurs mains s’unirent pour former un puissant amalgame d’émotions.

                                                                            ***

Quelques jours plus tard, Sophie lisait à nouveau le journal à haute voix. Il n’y avait ni thé, ni chocolat, mais les murs de la pièce n’étaient plus d’un vert pastel défraîchi. Il y avait un grand lit dans la chambre, beaucoup trop grand pour sa minuscule maman, mais qui laissait juste assez de place pour son mari qui était étendu à ses côtés. L’homme écoutait attentivement sa fille en souriant. Il savait qu’Annabelle était juste là, et que par gourmandise, elle devait lorgner vers la boîte de chocolats qu’il lui avait offerte à l’hôpital.

Sophie arrêta sa lecture un moment pour mieux les regarder. Ils étaient si beaux ensemble. Elle ne put s’empêcher alors de penser à cette boîte spéciale et en les observant ainsi à nouveau réunis, elle fut convaincue que cette boîte ne pouvait que contenir le secret d’une existence qui, peu importe la suite, n’allait jamais s’envoler…

(fin)

(Pour une maman qui aujourd’hui, mardi le 22 novembre, sera bientôt en salle d’opération… Je lui envoie des ondes positives afin qu’elle puisse elle aussi savourer à nouveau les chocolats à saveur d’existence.)

Un peu plus loin, et parfois même ailleurs…

Lorsque je fermai la porte derrière moi, il n’y eut plus qu’un grand silence. Un silence qui semblait avoir absorbé toute la lumière de cette magnifique journée d’automne ainsi que le son de la clochette qui m’avait pourtant accueilli quelques secondes auparavant. J’eus alors la sensation d’être entré au mauvais endroit, d’avoir troublé cette mélodie paisible que j’avais parfois ressenti dans de vieilles églises oubliées où personne ne venait plus. Mais ici, le silence avait cette particularité qui relevait plus du chuchotement que de celui qui s’était figé dans la froideur de la pierre de ces vieilles cathédrales d’un autre siècle. À travers la pénombre, je pouvais voir les piles de livres qui avaient attiré mon attention lors de cette promenade que je faisais dans les rues de ma ville qui m’avait tant manqué. Je n’avais curieusement jamais remarqué ce bouquiniste auparavant. Il y avait ici des milliers de livres qui bordaient de grandes bibliothèques remplies à craquer de bouquins dont seuls les mots semblaient en mesure d’éviter l’effondrement. Ces livres poussiéreux donnaient une odeur particulière à l’endroit. On aurait dit qu’un parfum du temps émanait de toutes ces pages, avec ses relents de mélancolie que seuls les mots sont en mesure d’exprimer. Mais il y avait aussi cette pointe d’amertume que l’on retrouve dans l’odeur du café que semblait infuser cet immense capharnaüm. Alors que j’allais discrètement quitter l’endroit, j’entendis le craquement du plancher derrière moi. Des pas feutrés s’approchaient. Je me retournai à nouveau et fus surpris de n’y voir personne. Un immense chat en profita cependant pour se glisser entre mes jambes et son ronronnement vint aussitôt humaniser un peu l’endroit. J’eus alors le réflexe de me pencher pour caresser la tête du félin lorsqu’une voix éraillée me fit sursauter.

- Je vous présente le vieux Miles, ou peut-être est-ce Monk… Vous savez, à mon âge, on n’y voit plus très bien…

Un vieil homme s’extirpa difficilement d’un hamac que je n’avais pas aperçu auparavant. Il déposa le livre qu’il tenait dans ses mains avant de récupérer ses lunettes qui traînaient sur le sol. Un autre chat s’arrêta un instant à ses pieds avant de s’éclipser aussitôt à travers les colonnes de livres qui formaient un immense labyrinthe dans la pièce. Je le vis alors bondir sur la couverture d’un bouquin qui semblait être le sien, puis il se mit à m’observer.

- Ça, c’est Jacques, me dit le vieil homme qui était maintenant debout. Il y a pourtant des milliers de livres dans cette pièce, mais c’est toujours sur celui-ci qu’il s’installe… Je me suis même amusé souvent à le changer d’endroit, mais figurez-vous que ce chat retrouve toujours le bouquin de Jacques Poulin… Je l’ai donc appelé ainsi… C’est étrange les chats, vous ne trouvez pas ?

Troublé, je ne sus quoi répondre devant ce sympathique homme qui semblait déjà me considérer comme son ami.

- Ne restez pas là, entrez… Vous voulez une tasse de café ? J’en ai toujours de prêt pour mes clients… Ça me permet aussi de contredire les consignes de mon médecin qui m’a formellement interdit dans boire… Interdire le café, Pfff ! Les gens ne sont pas sérieux, ou plutôt, ils le sont parfois beaucoup trop… Je me fais donc un plaisir de lui désobéir plusieurs fois par jour et le reste du temps, je me laisse imprégner par l’odeur de celui-ci… Je me présente, Théodore La Fantaisie… Bouquiniste, voyageur et rêveur de profession… Et vous ?

- Enchanté, moi c’est Charles, mais mes amis m’appellent Charlie…

Le vieil homme tira sur une manivelle et lentement, le soleil vint illuminer la pièce à travers un immense puits de lumière qui donna forme aux ombres de l’endroit.

- Heureux de faire ta connaissance Charlie… Tu veux du sucre dans ton café où tu es un connaisseur qui le prend noir pour en savourer les vraies arômes et toute la subtilité ?

- Noir, lui dis-je alors que j’avais plutôt l’habitude d’aromatiser mon sucre avec un peu de café. Le vieil homme me tendit une tasse qu’il rangeait à l’intérieur d’un piano à queue ouvert qu’on avait peine à discerner à travers tout ce fouillis de papier.

- Tu vas voir c’est du Arabica Guatémaltèque assez corsé qui ne laisse pas indifférent… Dire que ma femme préférait le chocolat chaud…

Il leva sa tasse vers le ciel et je sus que c’est à elle qu’il s’adressait. Puis il plaqua un accord dissonant sur le piano dont la majorité des cordes étaient obstruées par des bouquins ainsi que par sa cafetière et par une vieille machine à écrire qui se trouvaient à l’intérieur de celui-ci.

- Vous êtes musicien ? lui demandais-je en trempant mes lèvres dans le liquide brûlant.

- Non… C’était elle la pianiste… Moi je ne fais que la saluer en jouant parfois quelques notes sur son piano et en plus, ça réveille un peu mes chats, dit-il en riant avant de vider sa tasse d’un trait. Le vieil homme sortit alors un vieux 33 tours qu’il plaça sur une table tournante installée sur un autre amoncellement de bouquins. Je crus reconnaître Night and Day the Cole Porter que j’aimais tant. Un autre chat arriva aussitôt et s’installa en première loge sous un rayon de soleil avant de s’évader lentement vers un sommeil félin.

- J’aime bien l’ambiance de votre commerce, lui dis-je.

- Un véritable bordel, me dit-il en s’esclaffant, mais ça me permet de toujours découvrir de nouveaux livres quand j’en cherche un pour un client… C’est comme les chats… J’ai beau leur donner un nom, mais à quelque part, c’est eux qui décident de se faire oublier puisqu’ils vont et viennent ici à leur guise… Je leur trouve donc un nouveau nom chaque fois qu’ils reviennent me voir sauf pour les habitués…

- Vous avez beaucoup de chats à ce que je vois…

- Tout dépend de la saison… On dit que les chats ont neuf vies, mais par expérience, je crois que c’est beaucoup plus… Ils me font penser à ma femme et moi… Ils s’arrêtent quelques pars pour une journée, une semaine et parfois même des années, mais en fait, ils ont l’âme vagabonde… Ils disparaissent ainsi comme s’ils avaient une mission secrète à accomplir, puis reviennent me saluer en échanger de quelques croquettes…

- Je ne comprends pas très bien, lui dis-je.

- Les chats ont une trappe au bas de la porte arrière et ils peuvent entrer ici par la ruelle comme bon leur semble en toute saison… Ils semblent se passer le mot et ils viennent bouquiner dans ma boutique… J’ai mes habitués comme Jacques, Miles, Monk, Coltrane, mais le seul qui m’appartient vraiment est Chopin… C’est le gros matou qui se prélasse toujours dans la vitrine… Un chat sans âge qui tout comme moi, ne voyage plus qu’à travers ses souvenirs depuis que Rose est partie… C’est elle qui l’avait adopté… Dix ans Charlie… Dix ans déjà que la poussière s’accumule sur mon existence qui prenait alors toute sa forme lorsque nous étions ensemble… Dix ans que son piano ne joue plus, mais pendant ces dix ans, il y a eu les chats, les livres, le café, les rencontres qui sont venu combler un peu le vide de son absence… Rose est le résultat de tout ceci…

À cet instant, les yeux de Théodore se mirent à briller comme ceux d’un jeune amant. Il se mit à caresser la tête de Chopin qui était venu le rejoindre et dont les ronronnements ponctuaient le jeu mélancolique de Bill Evans qui résonnait dans la pièce.

- Ça ne doit pas être évident de perdre la femme que l’on aime…

- On ne perd jamais ce qui nous a fait tant gagner, me dit-il. J’ai simplement appris à réincarner sa présence un peu partout et surtout à travers les livres… Si tu savais Charlie comme elle devient l’héroïne obscure de toutes ces histoires… On dit qu’un bouquin prend son véritable envol dans les yeux de ceux qui le lisent et que le talent d’un écrivain se résume parfois à sa capacité inconsciente de nous faire voyager à travers notre propre existence… Rose se cache donc un peu partout dans toutes ces pages et c’est moi qui donne un semblant de forme à sa présence…

À force de l’écouter, je fus frappé par la marée contagieuse de son bonheur. J’avais toujours cru à l’absolu, mais en voyant cet homme coloré qui me parlait de sa Rose tel un petit prince, je sentis qu’il y avait là quelque chose de précieux. Théodore reprit sa tasse et se versa un autre café. Il m’observa longuement en silence comme ses chats, puis il me demanda soudainement:

- Dis-moi Charlie, tu t’y connais en mécanique ?

Je fus surpris par sa question. Je n’avais rien semble-t-il du profil d’un mécanicien, mais j’avais toujours aimé les vieilles voitures. Il me fit alors venir à l’arrière de sa boutique où des dizaines de plats remplies de nourriture et d’eau étaient étalés sur le plancher, puis il ouvrit la porte qui nous séparait de la ruelle et c’est là que je le vis.

- Je te présente mon vieux Kerouac, me dit-il. C’est un Westfalia qui date de 1968… C’est même un des premiers qui a vu le jour avec un toit amovible… Je l’ai acheté directement en Allemagne alors que je voyageais sur le pouce un peu partout en Europe… Ce fut un coup de cœur instantané et j’ai dépensé toutes mes économies pour me le procurer… Tu aurais du me voir à cette époque… J’avais encore des cheveux sur la tête, le teint basané de ceux qui passent de longs moments à attendre au soleil et une soif de découvrir le monde qui ne faisait que commencer… Je me suis donc mis à voyager encore plus loin avec Jack et c’est lors de cette même année que j’ai rencontré Rose à Paris… J’avais entendu parler de ce qui se passait là-bas et de ce mouvement révolutionnaire qui prenait forme et j’avais voulu y participer… Si tu savais comment on se sentait libre dans ce temps là… J’avais vraiment l’impression d’assister à un moment historique… C’est ainsi que ma camionnette est devenue le refuge de plusieurs amis manifestants, puis un soir, alors que nous étions tous sortis ensemble pour boire un verre, j’ai entendu jouer Rose… Je n’y connaissais rien en musique, mais j’ai pourtant été tout de suite interpelé par la prestance de son jeu au piano et par sa beauté discrète qui laissait une juste place à la musique qui coulait en elle… Je n’avais jamais été touché de la sorte par une femme et je me suis mis à lui écrire sur un bout de napperon… Lors d’une de ses pauses, j’ai osé l’aborder et l’écrivailleur que j’étais a eu le courage de lui tendre les mots que j’avais écris pour elle… « Il y a des certitudes en nous que seule la beauté d’un visage est en mesure d’exprimer.  Je ne connais rien à la musique et encore moins au jazz, mais je sais qu’avec vous, mes découvertes ne seront plus jamais les mêmes… »

- C’est très joli, lui dis-je.  Mais comment a-t-elle réagi?   

- Rien… Pas même un sourire… Elle s’est levée sans me regarder pour retourner à son piano, puis elle a recommencé à jouer, mais là, ses yeux ne m’ont plus quitté… Je me souviens que tous mes amis se retournaient vers moi pour essayer de comprendre ce qui était en train de se passer, mais je n’eus d’autre réponse à leur offrir que celle de mon sourire béat qui allait à la rencontre de celle qui dès le lendemain, allait devenir ma femme…

- Votre femme ? Vous vous êtes marié sans même la connaître ?

- Non… Je l’ai mariée en étant parfaitement conscient qu’elle allait ouvrir toutes les pages de mon existence et y écrire son histoire… Notre histoire…

Nous avons ensuite parcouru le monde dans ma camionnette en allant toujours plus loin et parfois même ailleurs jusqu’au jour où Rose a senti le besoin de se reposer un peu… Nous sommes donc revenus à Montréal… Elle a acheté ce piano… J’ai publié un livre… Nous avons adopté un chat, puis c’est en me tenant la main qu’elle a fermé les yeux pour la première et la toute dernière fois de sa vie… Ensuite, j’ai appris à composer avec le silence… Je me suis réfugié ici avec mes livres, son piano, ma cafetière et pour passer le temps, je me suis mis à m’occuper de tous ces chats qui n’avaient personne pour leur faire la lecture… J’ai aussi conservé Kerouac et chaque week-end, je me faisais un devoir de partir à la campagne pour qu’il puisse rouler un peu, mais depuis quelques mois, je le sens triste… Nos promenades s’espacent de plus en plus car mes yeux ne sont plus bons qu’à rêver… Je me fais vieux alors tiens, prends ces clés… Il est à toi !

- Vous rigolez j’espère…

- La vie serait bien triste si on ne rigolait pas, mais je suis sérieux, je ne sais pas pourquoi c’est toi, mais un jour, j’ai été convaincu que c’était elle et aujourd’hui, j’ai le sentiment que toi et lui allez pouvoir écrire une nouvelle histoire ensemble… N’oublie jamais Charlie qu’ailleurs, c’est aussi ici…

                                                                       ***

Je roule en ce moment sur une petite route de campagne avec Kerouac et le ciel est rempli d’étoiles. J’ai fermé les phares du vieux Westfalia pour mieux contempler le spectacle de la nuit et me retrouver près de cette petite lumière là-haut qui est un peu la mienne et j’ai l’intime impression que Théodore et Rose sont là pour me guider. C’est eux qui m’emportent ailleurs, toujours un peu plus loin, mais surtout juste ici, tout près de moi…

(Novembre 2011)

Les choses qu’on ne voit bien qu’avec des yeux qui ont pleuré…

Un an déjà…

On réalise souvent qu’une seule seconde peut changer le cours de toute une vie lorsqu’il s’agit d’en éviter la fin, mais qu’en est-il de cette même seconde lorsqu’elle donne un sens à tout le reste…

Cette même seconde où plus rien d’autre n’existe si ce n’est que d’avoir la certitude que tout sera désormais différent…

Cette même seconde qui fait en sorte que l’esprit et le corps se trouve enfin dans une parfaite synchronisité…

Cette même seconde qui par son intensité, nous transporte au-delà de notre simple statu d’humain pour nous rendre, l’espace d’un instant, immortelle…

Je n’osais pas ce jour-là me retourner vers elle car j’avais trop peur de briser l’irréparable… Nous avons donc marché un long moment au parc Lafontaine dans un silence qui n’était altéré que par le bruissement craquant des feuilles mortes sous nos pieds… J’aimais cette musique automnale depuis ma tendre enfance, mais jamais cette mélodie fut aussi déroutante qu’à ce moment… Il y avait mes pas qui, toujours un peu en avance, s’efforçaient d’être aérien pour ne pas briser la légèreté de sa cadence… Heureusement, elle tenait un parapluie qui aurait pu nous rapprocher dans d’autres circonstances, mais j’avais beaucoup trop peur de cette intimité pour oser accompagner sa danse… Prétextant le fait de vouloir contempler la cime des arbres et surtout pour calmer mon esprit, je marchais toujours en avant d’elle, mais je me retournais trop souvent…

Beaucoup trop souvent…

J’étais alors frappé par la démesure de son visage qui s’enflammait à tout coup au contact de l’écharpe rouge qu’elle portait à son cou… Combien de fois ce jour-là ai-je imaginé tirer sur une des extrémités de ce fameux foulard dans le simple but de la faire tourbillonner vers moi, mais je doutais alors comme jamais de mes talents de danseur… J’étais définitivement trop impressionné par cette femme qui me foudroyait de sa lumière, tout en modelant la mienne… Je savais toutefois que notre énergie voyageait à l’unisson lorsque nous étions réunis et la démesure de celle-ci était trop souvent cosmique… J’en voulais presque aux Dieux de l’avoir placé ainsi sur mon chemin, mais ils savaient que je les aurais renié sans hésitation s’ils ne l’avaient pas inventé tel que mes yeux la voyaient…

Notre ballade nous avait menée tout près du lac qui se trouvait au milieu du parc… Il n’y avait personne en raison de la pluie et je décidai d’aller lui présenter une amie de longue date avec laquelle j’avais tant voyagé… Elle fut surprise lorsque je l’invitai à prendre place sur une immense roche qui baignait en partie dans l’eau…

 - Je te présente mon amie, lui dis-je. Tu sais, une roche est parfois un excellent moyen pour voyager très loin lorsque sa forme nous permet de bien nous installer pour lire un bouquin et on devient ainsi très intime… J’adore venir ici!

 Elle était si belle lorsqu’elle m’a sourit et j’ai su à cet instant que ma roche l’avait aussitôt adopté… Le «ma» venait soudainement de se transformer en «notre»…

Nous étions maintenant tout près l’un de l’autre et le parapluie qui nous protégeait nous offrait sa plus belle musique… Nous avons alors oublié nos mots pour laisser encore plus de place à la complicité qui nous unissait à travers chaque silence…

La pluie dessinait des fresques mouvantes sur la surface du lac et ici et là, des canards fabriquaient leurs cadres en faisant ondoyer l’eau sur leur passage. Certains, plus curieux, s’approchèrent de nous avec l’espoir de voir s’envoler quelques morceaux de pains de nos mains, puis repartaient aussitôt un peu plus loin en voyant qu’ils n’étaient que de simples figurant dans la pièce de théâtre qui se jouait entre elle et moi… À un certain moment, alors que je tenais désormais le parapluie, elle s’est retournée vers moi et sans hésitation, ses lèvres se sont unies aux miennes… Le temps s’est alors brusquement arrêté et cette seconde s’est gravée dans l’immensité du cosmos pendant que le parapluie s’envolait de mes mains sous la force de cette puissante décharge électrique… Je ne pourrais dire combien de temps nous sommes restés ainsi avant de retrouver une certaine conscience du moment, mais à cet instant, elle a éclaté de rire en voyant notre parapluie qui avait décidé de naviguer en solitaire sur le lac… Je ne pus m’empêcher de rire à mon tour, mais je fus surtout surpris de voir un canard qui, sur la roche voisine, nous observait avec curiosité… Son regard était vif et je fus même intimidé par celui-ci… Je savais qu’il n’était pas là quelques minutes plutôt puisque c’est de cet endroit que nous avions grimpé pour rejoindre notre vaisseau… Ce canard ne semblait pas du tout étonné de nous voir là et il s’était installé confortablement à nos côtés avant de se mettre à nous regarder… La pluie tombait maintenant avec de plus en plus d’intensité et notre parapluie qui s’était définitivement trop éloigné pour penser le récupérer semblait sur le point de sombrer sous le poids de l’eau qu’il contenait… J’enlevai alors mon manteau pour le glisser sur nos têtes et nous fabriquer une tente qui allait nous protéger un peu et cette fois-ci, c’est moi qui ne put m’empêcher de l’embrasser alors que d’un mouvement de la main, je lui retirai une couette de cheveux qui lui collait au visage… Ce deuxième élan fut encore plus doux et délicat que le premier… On aurait dit que l’effleurement ténu de nos lèvres n’avait pour but que d’enflammer un peu plus les tremblements de nos corps… Il n’y avait plus de parc, plus de lac, plus de pluie, plus de roche et plus de canard…

Il n’y avait plus que nous deux…

                                                           ***

 Je suis de retour dans ce parc aujourd’hui et «notre» roche vient de m’accueillir avec les égards d’un vieil ami que l’on vient de retrouver… Cette fois-ci, il fait soleil et la fontaine au milieu du lac fabrique des arcs-en ciel artificielles qui me font penser à toi…

Un an déjà…

Une seconde qui a donné le sens à tout ce qui l’a précédé et qui a altéré par la suite toutes les suivantes…

Une seconde que je retrouve aussitôt en fermant les yeux…

Tu es là, tout près…

Et à l’instant où tes lèvres viennent bruler les miennes, j’ouvre les yeux et je me retrouve seul…

J’aurais le goût de crier, mais à qui et surtout pourquoi quand on est convaincu que les lois du cosmos sont insondables tout en étant conscient qu’elles conjuguent leur force pour toujours nous rapprocher l’un de l’autre…

 Alors que je m’apprête à quitter cet endroit, je remarque un canard qui nage dans ma direction… Il n’est plus qu’à quelques mètres de moi quand je le reconnais… Ça ne peut être que lui… Il est maintenant tout près et je vois son regard qu’il plonge à l’intérieur du mien… C’est à cet instant que je remarque la tristesse de ses yeux qui m’observe… On dirait qu’il lit dans mes pensées et qu’il sent que je ne suis plus qu’une immense boule d’émotions qui est bordée par la lumière de ses souvenirs… Le canard grimpe alors à mes côtés et sa tête mélancolique se tourne vers le lac… Il regarde alors bien loin, à l’intérieur de lui-même et à cet instant, j’ai su qu’il avait pleuré…