
- Alors comment se porte le petit Mathieu ?
Florence prit un instant avant de pouvoir répondre. Elle avait toujours besoin de quelques secondes au début pour laisser passer la douleur du souvenir. Elle fixa son regard à travers la fenêtre et se concentra sur les bourrasques de vent qui faisaient tourbillonner la neige.
- Vous savez qu’il vient tout juste d’avoir seize ans, dit-elle. Mais il reste toujours un enfant pour moi… Les jours passent, mais il arrive que ma mémoire ne se décline qu’au passé et dans ce temps-là, je le vois encore s’élancer sur une patinoire… Si vous saviez à quel point il voulait devenir un joueur de hockey… Il me demande encore parfois de lui chausser ses patins avant d’aller dormir, mais j’en suis incapable…
Le chauffeur observa Florence à travers son rétroviseur. Il n’avait jamais oublié son regard, surtout le premier qu’elle avait jeté sur lui. Aujourd’hui, elle avait attaché ses longs cheveux noirs et portait un foulard rouge qui donnait un éclat timide à son visage. Gabriel savait cependant que cette couleur n’était qu’une illusion. Florence s’était fabriquée un masque qu’elle maintenait généralement devant lui, un masque formé de toutes les pièces qui avaient éclaté lors de leur première rencontre. Il se concentra un instant sur la route pour essayer d’oublier. Les phares illuminaient la neige qui tombait avec un peu plus d’intensité comme pour mieux ensevelir les traces qu’avait laissé ce chemin dans sa mémoire.
- Vous auriez dû voir son visage lorsqu’il a réussi à souffler seul les seize bougies sur son gâteau d’anniversaire… J’imagine qu’on finit par se contenter de ces minuscules progrès qui nous donnent la force de continuer…
La voix de Florence était calme, presque froide, mais on sentait que les mots prononcés remontaient de loin, d’un endroit qui avait survécu à ses tempêtes et qu’on appelle quelques fois « l’espoir ».
Gabriel de son côté s’était fait à l’idée qu’il ne vivrait plus que des hivers sans fin. Il acceptait de plus en plus cette solitude qu’il ressentait tout au long de l’année, tout en étant conscient que cette sensation de vide devenait beaucoup plus virulente pendant la période des fêtes. Pour tromper celle-ci, il faisait du bénévolat depuis quelques années comme ce soir en étant un des nombreux conducteurs chargés de réaccompagner des gens qui n’était plus en mesure de conduire. Mais pour son sentiment de solitude, rien n’avait changé. Il était seul, et encore plus quand Florence se trouvait dans son véhicule.
- J’aime beaucoup lui faire la lecture, dit-elle. Et Mathieu adore les livres… Il est vraiment très intelligent et il parle de mieux en mieux, mais bon… Pour certains, ça demeure du charabia, mais moi, je le comprends très bien…
Gabriel frissonna. La température dans la voiture était confortable, mais pourtant, rien ne pouvait calmer cet élan glacial qui lui parcourait les veines lorsque Florence lui parlait de son fils. Il aurait aimé qu’elle se taise, mais il savait cependant que ses propres voix intérieures allaient aussitôt surgir pour amplifier cette sensation de ne plus jamais pouvoir être lui-même. Il y avait maintenant un mur de béton qui séparait le passé avec ce qu’il était ensuite devenu. Gabriel était même incapable d’éprouver de la nostalgie ou même de pleurer, puisque tout s’était bloqué en lui. Il se disait convaincu d’avoir fait ce jour-là un ACV du cœur. Une hémorragie de sentiments qui n’avait laissé derrière elle qu’un grand vide désertique où résonnait constamment le chant de sa culpabilité.
Lorsqu’il tourna à gauche sur le boulevard principal, Gabriel se mit aussitôt à ralentir inconsciemment. La voiture n’avançait plus qu’à la vitesse d’une bicyclette. Florence en profita pour ouvrir sa fenêtre et sentir le froid lui fouetter le visage lui permettant ainsi d’éviter les larmes. Elle ferma les yeux un moment, puis la voiture s’arrêta sur l’accotement. Gabriel retira les clés du contact et il n’y eut plus que le silence de cette nuit d’hiver qu’une chute de neige rendait encore plus impénétrable.
Cinq ans qu’ils revenaient ici ensemble à la même date…
Cinq ans que Gabriel revoyait cet arbre majestueux au pied de la route…
Cinq ans que Florence revoyait la botte bleue qu’elle avait vu en premier et qui traînait comme un jouet oublié en plein milieu du chemin…
Cinq ans qu’il revoyait le coussin gonflable lui sauter au visage.
Cinq ans qu’elle revoyait le mouvement incessant des gyrophares et les bras du policier qui l’avait soutenu alors que tout son corps ne cherchait plus qu’à s’effondrer.
Cinq ans qu’il réentendait les cris horrifiés d’une mère alors qu’une ambulance s’élançait à toute vitesse aux confins de la nuit.
Cinq ans qu’elle sortait de sa voiture avec un bouquet de fleurs à la main et qu’elle allait le déposer au pied de l’arbre comme on se penche pour glisser une pièce de monnaie dans la main d’un mendiant…
Le film revint à nouveau tourner dans leur tête. Gabriel était sorti d’un 5 à 7 en état d’ébriété. Il avait conduit sa voiture et avait perdu le contrôle de celle-ci en tournant sur un boulevard qu’il connaissait pourtant très bien.
Malheureusement, un enfant se trouvait à la mauvaise place ce jour-là. Il revenait à la maison après avoir patiné avec ses amis et c’est son corps qui absorba une partie du choc lorsque la voiture le frappa de plein fouet avant de finir sa course contre un arbre.
La suite pour Gabriel et Florence ne fut qu’un brouillard opaque d’inexistence.
Le petit Mathieu survécut miraculeusement à l’accident, mais ses patins furent aussitôt remplacés par une chaise roulante et ses rêves d’hockeyeur firent plutôt place à l’espoir qu’un jour, il puisse bouger ses membres à nouveau.
Pendant le chemin du retour, personne n’osa parler. Gabriel fit comme d’habitude et alla reconduire silencieusement la mère de Mathieu jusqu’à sa maison. Un pèlerinage qu’ils faisaient depuis cinq ans en cette soirée du 3 décembre et qui était un peu leur manière de partager leur chagrin respectif.
- On se voit à la même heure l’année prochaine? lui dit Florence qui semblait respirer à nouveau.
- Je serai là, lui répondit tristement le chauffeur.
Il la regarda marcher jusqu’à sa porte, puis c’est là qu’il vit apparaître le visage de l’enfant pour la première fois depuis l’accident. Mathieu était très différent de toutes les photos qu’il avait vues dans les journaux, mais Gabriel savait que ça ne pouvait être que lui. Le jeune paraplégique le fixa un long moment. Il y avait là une sorte d’apprivoisement mutuel entre deux personnes que le destin avait malencontreusement réunis. Gabriel se mit alors à pleurer pour la première fois depuis six ans. Son corps se mit à trembler et c’est à travers la glace de ses larmes qu’il put voir Mathieu sourire à sa mère qui venait d’entrer dans la pièce. Florence s’approcha de la fenêtre et vit la voiture de Gabriel qui n’avait pas bougé. Elle prit la main de son fils et fit de lents mouvements pour le saluer avant de fermer les rideaux derrière eux. Ils disparurent ainsi de son champ de vision à travers une brume pour une fois devenue lumineuse, une sensation qu’il n’avait plus éprouvé depuis longtemps.
Lorsque Gabriel ouvrit les yeux, il réalisa que Florence était toujours assise sur la banquette arrière avec son bouquet de fleurs dans les mains. La voiture était arrêtée sur l’accotement. L’arbre était toujours là, les souvenirs aussi et à cet instant précis, il sut que toute cette histoire ne tiendrait jamais du rêve, mais bien plutôt de la triste réalité…
Ben
Lorsque Sophie entra dans la chambre, elle vit son père qui tenait tendrement la main de sa femme, son Annabelle, avec qui il était lié depuis plus de cinquante ans. Jamais elle ne l’avait senti aussi fragile devant la démesure de ce que son père ne pouvait plus voir de ses yeux depuis des années, mais qui aujourd’hui, le rendait si vulnérable auprès d’elle. Sa mère dormait, mais Sophie fut surtout effrayée de voir la multitude de sondes qui la reliaient à des machines qui telle une horloge, semblaient s’amuser à réduire l’étendue de sa vie à de simples battements de cœur.
Lorsque je fermai la porte derrière moi, il n’y eut plus qu’un grand silence. Un silence qui semblait avoir absorbé toute la lumière de cette magnifique journée d’automne ainsi que le son de la clochette qui m’avait pourtant accueilli quelques secondes auparavant. J’eus alors la sensation d’être entré au mauvais endroit, d’avoir troublé cette mélodie paisible que j’avais parfois ressenti dans de vieilles églises oubliées où personne ne venait plus. Mais ici, le silence avait cette particularité qui relevait plus du chuchotement que de celui qui s’était figé dans la froideur de la pierre de ces vieilles cathédrales d’un autre siècle. À travers la pénombre, je pouvais voir les piles de livres qui avaient attiré mon attention lors de cette promenade que je faisais dans les rues de ma ville qui m’avait tant manqué. Je n’avais curieusement jamais remarqué ce bouquiniste auparavant. Il y avait ici des milliers de livres qui bordaient de grandes bibliothèques remplies à craquer de bouquins dont seuls les mots semblaient en mesure d’éviter l’effondrement. Ces livres poussiéreux donnaient une odeur particulière à l’endroit. On aurait dit qu’un parfum du temps émanait de toutes ces pages, avec ses relents de mélancolie que seuls les mots sont en mesure d’exprimer. Mais il y avait aussi cette pointe d’amertume que l’on retrouve dans l’odeur du café que semblait infuser cet immense capharnaüm. Alors que j’allais discrètement quitter l’endroit, j’entendis le craquement du plancher derrière moi. Des pas feutrés s’approchaient. Je me retournai à nouveau et fus surpris de n’y voir personne. Un immense chat en profita cependant pour se glisser entre mes jambes et son ronronnement vint aussitôt humaniser un peu l’endroit. J’eus alors le réflexe de me pencher pour caresser la tête du félin lorsqu’une voix éraillée me fit sursauter.