Nous étions le 24 décembre et il était 16h55 lorsque la porte du kiosque touristique s’ouvrit et qu’une bourrasque de vent froid fit tressaillir Lucien Lanvergure. Il était en train de ranger ses crayons dans un étui comme il le faisait toujours le vendredi avant de quitter le travail. Son verre d’eau était soigneusement déposé à l’intérieur d’un tiroir afin que la poussière du week-end ne puisse s’y accumuler et il avait aussi pris le temps de vérifier si le filtre de la cafetière avait bien été jeté comme l’exigeait le nouveau règlement.
Lorsqu’il leva les yeux vers le visiteur qui venait d’entrer, Lucien jeta un coup d’œil rapide sur l’aiguille des secondes de sa montre. Celle-ci, contrairement à l’horloge digitale installée sur le mur de l’office, indiquait l’heure exacte qu’il synchronisait chaque matin avec celle de Greenwich. Il restait encore quatre minutes et sept secondes avant de fermer pour le congé de Noël.
Le visiteur d’une trentaine d’année s’approcha du comptoir. Il portait un curieux bonnet sur la tête comme on en retrouve sur la couverture de « tintin et le temple du soleil », ainsi qu’un long foulard multicolore qu’il se mit à dérouler. Un sourire lumineux se dessinait sur son visage.
16h56
- Je peux vous aider ? lui dit le fonctionnaire d’un ton courtois, mais dans lequel on pouvait sentir une pointe d’impatience.
Le visiteur lui tendit aussitôt la main pour le saluer.
- Bonjour ! Je m’appelle Alexandre… Du moins c’est ce qui est écrit à l’arrière de cette photo… Le problème, c’est que j’ai aussi un passeport avec moi qui indique que je m’appelle Sébastien… Mais vous savez, je crois que c’est une erreur… Lucien resta surpris par les propos du jeune homme qui avait sorti la photo de sa poche et qui l’avait déposée à l’envers sur son bureau. Un message y était inscrit, mais plutôt que d’en faire la lecture, le fonctionnaire jeta un coup d’œil discret sur les chiffres de l’horloge pour s’apercevoir qu’ils n’avaient malheureusement pas encore changé.
- Que puis-je faire pour vous Sébastien?
Alexandre ferma les yeux un instant, puis se mit à réciter un texte poétique à haute voix.
« Les couleurs ont parfois besoin de la blancheur de l’hiver pour mieux scintiller, mais c’est à travers le prisme de tes yeux qu’elles se concentrent afin de réellement exister. Il n’y aura jamais assez d’infini pour effacer ton arc-en-ciel du cosmos de mes pensées. »
Lucien observa curieusement le jeune homme qui venait de s’asseoir devant lui. Alexandre semblait avoir retrouvé son sourire, mais on sentait tout de même qu’une pointe de mélancolie s’était figée dans son regard brumeux.
- C’est joli, lui dit le fonctionnaire, mais je ne vois pas en quoi je peux vous aider… La poésie n’a jamais été mon domaine de prédilection…
- Vous êtes tout de même chanceux de connaître vos domaines de prédilection, lui dit le jeune homme. Ce n’est pas facile de se réveiller un jour dans un corps d’adulte et de se souvenir de rien… Toutes les balises qui ont jalonné votre chemin et qui vous servaient de repères n’existent soudainement plus… Je suis un de ceux-là, et il ne reste rien d’autre dans ma tête que les deux phrases que je viens de vous réciter et une photo… Deux phrases gravées en moi ; deux phrases que j’ai prononcées à haute voix lorsque je me suis éveillé du long coma qui m’avait tenu dans la noirceur pendant très longtemps… Vous imaginez, je ne savais plus mon nom… Je n’avais aucune idée de l’endroit où je me trouvais et la femme qui pleurait de joie à mon chevet m’était totalement inconnue… Je me souvenais cependant parfaitement de cette phrase poétique qui est la première que j’aie prononcée…
16h57
L’impatience de Lucien avait fait place à un brin de curiosité. Il prit dans ses mains la photo qu’Alexandre tenait et lut le texte pendant que ce dernier poursuivait son histoire.
- Personne à l’hôpital ne semblait comprendre… Jour après jour, les médecins cherchaient des pistes pour me faire retrouver la mémoire, mais il n’y avait plus que cette phrase dans ma conscience qui continuait à illustrer le secret de mon existence… Un psychologue a alors évoqué la possibilité qu’une brèche puisse s’être produite pendant mon coma et qu’une phrase lancée par une infirmière, ou par la femme qui se disait la mienne, est pu s’imprégner dans ma mémoire. Mais qui aurait pu prononcer de tels mots que seuls les élans de l’âme peuvent inspirer ?
« Il n’y aura jamais assez d’infini pour effacer ton arc-en-ciel du cosmos de mes pensées… »
Lucien relut pour la troisième fois cette phrase derrière la photo. Il pensa aussitôt à sa propre femme et réalisa à quel point elle s’était tranquillement éloignée de ses pensées avec le temps. Il ne serait jamais en mesure de lui écrire une si belle chose pensa-t-il. Il se souvenait pourtant de leur première rencontre à l’université alors qu’il étudiait en administration et de l’impact qu’avait provoqué le sourire de cette femme dans sa vie, jusque-là parfaitement organisée. Un véritable raz-de-marée qui avait malheureusement fini par devenir, depuis leur mariage, qu’une simple petite vague rassurante dans l’océan du quotidien.
Le fonctionnaire revint au moment présent et consulta sa montre de nouveau.
16h58
Lucien sentait de plus en plus qu’il allait finir par être en retard si jamais ce Sébastien ou Alexandre continuait à lui raconter sa vie. Il se devait d’aller acheter le bouquet de roses et la boite de chocolats qu’il offrait chaque année à sa femme pour Noël avant que les magasins ne ferment leurs portes. Il hésitait cependant à précipiter les choses, curieux de connaître la suite de cette histoire.
- Tout s’est écroulé dans mon univers lorsque j’ai eu mon congé de l’hôpital… Je n’avais pas fait de progrès pour retrouver ma mémoire, mais mon état physique ne justifiait plus d’hospitalisation… C’est au moment où j’ai revêtu mon manteau et que j’ai mis les mains dans mes poches que j’ai senti le bout de papier… Une photo ! Une photo sur laquelle apparaissait une femme d’une beauté saisissante… Les pieds dans la neige, elle posait au milieu d’un territoire tout blanc qu’elle semblait avoir conquis. Elle portait une parka de couleur bleu nuit, ainsi qu’un bonnet et une écharpe d’un bleu océan… mais surtout, elle avait le visage d’un ange… Elle tenait ses bras ouverts, ce qui me donnait l’impression qu’elle était en mesure d’enlacer le monde entier… Il neigeait ce jour-là et je fus convaincu à cet instant que cette neige avait tombé du ciel uniquement pour souligner la brillance de son regard… J’étais subjugué par cette inconnue… C’était oublier qu’une femme était à mes côtés dans la chambre, celle qui se disait ma femme, qui s’empressa de m’arracher aussitôt la photo des mains… C’est en voyant son visage devenir pourpre que je compris que quelque chose n’allait pas… Elle me lança alors l’image à la figure et me traita de petit con avant de quitter l’hôpital sans moi…
16h59
Lucien aurait aimé pouvoir partager l’émotion que l’homme avait exprimé en lui décrivant cette femme mystérieuse dont il ne connaissait rien, mais il préféra demeurer neutre, ce qui lui avait évité bien des problèmes dans la vie. Il pouvait cependant imaginer la réaction de sa femme si c’était elle qui avait trouvé une telle photo dans les poches de son veston. Il ne put s’empêcher de sourire. Elle l’aurait tué sur le coup pensa-t-il, surtout si elle avait pu lire le texte inscrit à l’arrière de celle-ci.
- Vous imaginez sûrement très bien que c’est le texte à l’endos de la photo qu’elle avait vu en premier, continua Alexandre. Moi je ne comprenais toujours pas ce qui avait pu la mettre dans une telle colère… C’est lorsque j’ai récupéré la photo que j’ai réalisé la situation et que j’ai dû m’asseoir pour retrouver mon calme…
« Les couleurs ont parfois besoin de la blancheur de l’hiver pour mieux scintiller, mais c’est à travers le prisme de tes yeux qu’elles se concentrent afin de réellement exister. Il n’y aura jamais assez d’infini pour effacer ton arc-en-ciel du cosmos de mes pensées. »
Et c’était signé Alexandre…
Ces mots ne pouvaient qu’être les miens… Des mots que j’avais prononcés plus tôt sans même connaître l’existence de cette image… Des mots qui s’adressaient à une femme dont je ne connaissais même pas le nom, mais dont la présence semblait déjà m’habiter… Je ne pouvais être que cet Alexandre, mais elle… Qui était-elle ?
Lucien soupira, captivé par ce drame amoureux, mais il sortit aussitôt de ses rêveries lorsqu’il entendit sonner les cloches de l’église. L’heure de la fermeture était maintenant dépassée et il était toujours installé derrière son bureau.
17h00
- Désolé de vous interrompre Sébastien, mais je ne vois toujours pas en quoi je peux vous être utile… Vous êtes ici dans un kiosque d’information touristique et il est plus de 17h00, je vais devoir fermer… Pour vous changer les idées, je peux toutefois vous dire précisément à combien de pas se trouve l’église St-Mathieu et les directions pour vous y rendre si vous le désirez… C’est un endroit magnifique !
- Excellente idée, lui dit Alexandre avec emportement. Ça doit être très beau en cette soirée de Noël… Mais avant, vous voulez bien regarder encore la photo et me dire si vous reconnaissez l’endroit où elle aurait été prise? Ça me serait utile…
Le fonctionnaire reprit l’image dans ses mains, mais cette fois-ci, plutôt que de regarder la jolie femme qui semblait obnubiler le jeune homme, il se concentra sur le décor qui l’entourait. Le terrain était légèrement en pente et on voyait le haut d’une maison de briques derrière une immense haie de cèdres enneigée comme on en retrouvait souvent en banlieue de la ville. Il y avait cependant des milliers d’endroits de la sorte dans les environs.
- Vous êtes sérieux ?
- Très rarement, lui dit Alexandre en riant, mais si on dit que la vie est une chose beaucoup trop importante pour être prise au sérieux, imaginez à quel point je réalise l’absurdité de ma question à chaque fois que je la pose... Je suis parti sur la route il y a plusieurs mois afin de retrouver cet endroit et peut-être me découvrir un passé, mais du même coup, je me dis que je n’ai rien à perdre et tout à gagner… J’ai l’avantage de pouvoir me construire une vie puisque tout le reste n’existe plus et je sens bizarrement que cette femme que je ne connais que d’image est la clé de mon avenir…
- Vous êtes un grand rêveur Sébastien… Mais vous avez tout de même un passeport avec votre nom… On ne donne pas ce genre de document à n’importe qui… Vous devez donc certainement pouvoir retrouver des détails de votre ancienne vie et surtout reprendre votre travail… Cet Alexandre n’est probablement qu’une illusion…
17h01
- Vous avez peut-être raison… Peut-être suis-je Sébastien et tout ça ne serait qu’une illusion, mais moi, je me sens comme Alexandre… Je veux regarder le ciel et toujours penser à cet arc-en-ciel qui n’a pas encore de nom… Je veux trouver de nouvelles questions à chacune de ses réponses… Je veux qu’Alexandre soit un moteur, car c’est à travers le regard de cette femme que je sens que tout prendra son sens, même pour cet accident qui m’a plongé dans le coma et qui fait en sorte que je ne suis plus le même… Ça, j’en suis certain…
Lucien le regarda avec une certaine admiration. Il y avait une grande part de lui qui ne pouvait comprendre cette manière de penser. Contrairement au jeune homme, la liberté qu’il s’octroyait était bien planifiée. Il avait toujours plusieurs choix qui s’offraient à lui, mais chacun de ces choix était préalablement analysé et placé dans un cadre bien précis de sa vie. Le fonctionnaire ne pouvait s’imaginer vivre dans un état aussi chaotique, celui du possible et de l’inattendue, état qui semblait poussé Alexandre à rechercher cette femme depuis des mois. Combien de déceptions allait-il encore subir avant de devoir se rendre à l’évidence et redevenir celui qu’il était ?
- Pour répondre à votre question, je ne peux malheureusement pas vous aider… Il y a des milliers d’endroits qui ressemble à votre photo près de cette ville, comme dans plusieurs autres pays probablement…
17h02
Alexandre reprit son précieux trésor sur le bureau. Il contempla encore une fois le visage de la jeune femme avant de remettre la photo à l’intérieur de sa poche.
- Je suis désolé, lui dit le fonctionnaire devant l’air navré du visiteur.
- Ne le soyez pas, j’aurai peut-être plus de chance demain…
Le jeune homme se leva et tendit de nouveau sa main vers lui.
- Merci de m’avoir écouté… Vous ne m’avez toujours pas dit votre nom…
- Lucien… Lucien Lanvergure… Enchanté d’avoir fait votre connaissance Alexandre et bonne chance dans vos recherches…
Alexandre ne put retenir un sourire. C’était la première fois que le fonctionnaire l’appelait ainsi. Lucien regarda encore une fois sa montre et une ombre d’inquiétude se glissa à nouveau sur son visage. Il allait sans aucun doute être en retard !
- Vous savez que si j’étais vous, je laisserais tomber le chocolat et les fleurs cette année… Votre femme mérite beaucoup mieux, lui dit alors le jeune homme.
Le fonctionnaire resta interloqué. Comment savait-il ?
- Venez plutôt avec moi un instant… J’ai besoin d’un guide pour me faire visiter votre charmante église et vous, d’inspiration pour lui écrire un poème…
17h15
Alexandre avait remis le bonnet et l’écharpe multicolore qui lui camouflait la moitié du visage, mais on pouvait toujours percevoir la sincérité de son sourire à travers le reflet de ses yeux. Rendu sur le parvis de l’église, les deux hommes s’arrêtèrent un instant. Alexandre leva alors la tête pour observer le ciel étoilé et Lucien l’imita. Ils restèrent ainsi pendant un long moment.
- « Il n’y aura jamais assez d’infini pour effacer ton arc-en-ciel du cosmos de mes pensées. » récita le fonctionnaire à haute voix.
Les cloches de l’église se mirent alors à résonner comme une musique céleste qui accompagnait les mots, puis tout redevint noir.
Alexandre sursauta dans son lit. Il y eut un branle-bas de combat dans la chambre et plusieurs médecins et infirmières apparurent près du patient. Le jeune homme ne comprenait rien, ne se souvenait de rien…
Une femme entra peu après et se mit à pleurer en le voyant enfin réveillé. Elle était si belle qu’il fut subjugué par sa présence à ses côtés. Elle colla lentement son visage contre le sien, laissant ses larmes creuser un chemin jusqu’aux lèvres d’Alexandre.
« Les couleurs ont parfois besoin de la blancheur de l’hiver pour mieux scintiller, mais c’est à travers le prisme de tes yeux qu’elles se concentrent afin de réellement exister. » Furent ses premiers mots.
Joyeux Noël à tous!
Je m’appelle Jonathan Lumière et je suis né ici sur l’Île Verte… C’est du moins ce qui est écrit sur l’affiche qui se trouve tout près de la forêt où je vais cueillir des framboises avec mon chien… J’adore les framboises… Presque autant que les libellules, mais ça c’est une autre histoire… Je vais donc souvent à la forêt avec Milou et chaque fois que je vois l’affiche, je me demande pourquoi ils ont appelé l’île ainsi… Il y a pourtant le blanc de l’hiver qui recouvre tout sauf l’océan… Puis quand le soleil redevient un peu plus chaud, la neige fond et l’île se transforme en sucre… Moi j’aime beaucoup ces cristaux de glace qui fondent sur ma langue et qui goûtent un peu la terre ; parfois, Madame Dublin me crie « Tintin » et quand j’arrive, elle me fait un immense sourire avant de déposer une louche de sirop d’érable bouillant sur la neige… Avec un bâton, je construis alors une sorte de château de tire que je mange aussitôt…
Quand je l’ai vu pour la première fois, j’ai cru qu’il chuchotait aux étoiles… Il était là, assis sur un petit tabouret de bois en bordure du parc, la tête tournée vers le ciel comme un loup soupirant à la lune. Curieux, je me suis arrêté et je l’ai observé un instant. Ses lèvres bougeaient dans une sorte de mélopée que j’avais si souvent admirée chez ma grand-mère pendant qu’elle égrainait son chapelet. L’homme semblait toutefois illuminé par une tout autre dévotion. C’était lui, celui dont la réputation n’était plus à faire dans le quartier et que je rencontrais pour la toute première fois. J’avais souvent croisé son commerce de fleurs, petit cabanon peint en blanc qui humanisait cette brusque transition entre le béton du centre-ville et la verdure du parc, mais celui-ci était toujours fermé lorsque j’allais ou revenais du travail. Pourtant, chaque matin, j’avais l’impression que les fleurs qui décoraient l’endroit étaient différentes de celles de la veille, mais nul trace du fleuriste. Les mains de l’homme venaient de se poser à l’intérieur d’une chaudière remplie de Jonquilles alors qu’il regardait toujours vers le ciel. Chacun de ses gestes avait la délicatesse de ceux qui savent ressentir les choses bien avant d’y avoir touchées. Le premier contact avec la tige sembla le ramener à lui et sa tête bascula lentement vers l’avant pour y voir apparaître la fleur qu’il venait de saisir. Instinctivement, ses yeux se portèrent sur la femme qui venait d’apparaître dans le chemin de gravier tout près de lui. Elle déambulait dans le parc beaucoup plus qu’elle marchait et un magnifique sourire se dessina sur son visage en voyant apparaître la main de l’homme qui lui tendait un sourire coloré. Le commerçant offrait beaucoup plus de fleurs qu’il en vendait au cours d’une soirée, son kiosque étant surtout un prétexte afin d’amorcer une conversation, car selon la légende, l’homme n’avait pas besoin d’argent, mais plutôt besoin de raconter… Je décidai d’oublier mon complet de travail et m’assis un instant dans l’herbe pour mieux l’observer. La jeune femme qu’il ne semblait pas connaître échangea quelques remerciements avec lui et accepta la jonquille qui lui était offerte avant de continuer son chemin. Elle porta toutefois la fleur à son nez comme si celle-ci possédait un infime secret. L’homme reprit alors sa contemplation des étoiles, mais son regard me parut différent. Il donnait l’impression d’y avoir retrouvé quelqu’un. C’est à ce moment que j’entendis sa voix pour la première fois et j’eu la curieuse impression qu’il s’adressait à moi…