Une certaine illusion

Nous étions le 24 décembre et il était 16h55 lorsque la porte du kiosque touristique s’ouvrit et qu’une bourrasque de vent froid fit tressaillir Lucien Lanvergure. Il était en train de ranger ses crayons dans un étui comme il le faisait toujours le vendredi avant de quitter le travail. Son verre d’eau était soigneusement déposé à l’intérieur d’un tiroir afin que la poussière du week-end ne puisse s’y accumuler et il avait aussi pris le temps de vérifier si le filtre de la cafetière avait bien été jeté comme l’exigeait le nouveau règlement.

Lorsqu’il leva les yeux vers le visiteur qui venait d’entrer, Lucien jeta un coup d’œil rapide sur l’aiguille des secondes de sa montre. Celle-ci, contrairement à l’horloge digitale installée sur le mur de l’office, indiquait l’heure exacte qu’il synchronisait chaque matin avec celle de Greenwich. Il restait encore quatre minutes et sept secondes avant de fermer pour le congé de Noël.

Le visiteur d’une trentaine d’année s’approcha du comptoir. Il portait un curieux bonnet sur la tête comme on en retrouve sur la couverture de « tintin et le temple du soleil », ainsi qu’un long foulard multicolore qu’il se mit à dérouler. Un sourire lumineux se dessinait sur son visage.

16h56

- Je peux vous aider ? lui dit le fonctionnaire d’un ton courtois, mais dans lequel on pouvait sentir une pointe d’impatience.

Le visiteur lui tendit aussitôt la main pour le saluer.

- Bonjour ! Je m’appelle Alexandre… Du moins c’est ce qui est écrit à l’arrière de cette photo… Le problème, c’est que j’ai aussi un passeport avec moi qui indique que je m’appelle Sébastien… Mais vous savez, je crois que c’est une erreur… Lucien resta surpris par les propos du jeune homme qui avait sorti la photo de sa poche et qui l’avait déposée à l’envers sur son bureau. Un message y était inscrit, mais plutôt que d’en faire la lecture, le fonctionnaire jeta un coup d’œil discret sur les chiffres de l’horloge pour s’apercevoir qu’ils n’avaient malheureusement pas encore changé.

- Que puis-je faire pour vous Sébastien?

Alexandre ferma les yeux un instant, puis se mit à réciter un texte poétique à haute voix.

«  Les couleurs ont parfois besoin de la blancheur de l’hiver pour mieux scintiller, mais   c’est à travers le prisme de tes yeux qu’elles se concentrent afin de réellement exister. Il n’y aura jamais assez d’infini pour effacer ton arc-en-ciel du cosmos de mes pensées. »

Lucien observa curieusement le jeune homme qui venait de s’asseoir devant lui. Alexandre semblait avoir retrouvé son sourire, mais on sentait tout de même qu’une pointe de mélancolie s’était figée dans son regard brumeux.

- C’est joli, lui dit le fonctionnaire, mais je ne vois pas en quoi je peux vous aider… La poésie n’a jamais été mon domaine de prédilection…

- Vous êtes tout de même chanceux de connaître vos domaines de prédilection, lui dit le jeune homme. Ce n’est pas facile de se réveiller un jour dans un corps d’adulte et de se souvenir de rien… Toutes les balises qui ont jalonné votre chemin et qui vous servaient de repères n’existent soudainement plus… Je suis un de ceux-là, et il ne reste rien d’autre dans ma tête que les deux phrases que je viens de vous réciter et une photo… Deux phrases gravées en moi ; deux phrases que j’ai prononcées à haute voix lorsque je me suis éveillé du long coma qui m’avait tenu dans la noirceur pendant très longtemps… Vous imaginez, je ne savais plus mon nom… Je n’avais aucune idée de l’endroit où je me trouvais et la femme qui pleurait de joie à mon chevet m’était totalement inconnue… Je me souvenais cependant parfaitement de cette phrase poétique qui est la première que j’aie prononcée…

16h57

L’impatience de Lucien avait fait place à un brin de curiosité. Il prit dans ses mains la photo qu’Alexandre tenait et lut le texte pendant que ce dernier poursuivait son histoire.

- Personne à l’hôpital ne semblait comprendre… Jour après jour, les médecins cherchaient des pistes pour me faire retrouver la mémoire, mais il n’y avait plus que cette phrase dans ma conscience qui continuait à illustrer le secret de mon existence… Un psychologue a alors évoqué la possibilité qu’une brèche puisse s’être produite pendant mon coma et qu’une phrase lancée par une infirmière, ou par la femme qui se disait la mienne, est pu s’imprégner dans ma mémoire. Mais qui aurait pu prononcer de tels mots que seuls les élans de l’âme peuvent inspirer ?

      « Il n’y aura jamais assez d’infini pour effacer ton arc-en-ciel du cosmos de mes pensées… »

Lucien relut pour la troisième fois cette phrase derrière la photo. Il pensa aussitôt à sa propre femme et réalisa à quel point elle s’était tranquillement éloignée de ses pensées avec le temps. Il ne serait jamais en mesure de lui écrire une si belle chose pensa-t-il. Il se souvenait pourtant de leur première rencontre à l’université alors qu’il étudiait en administration et de l’impact qu’avait provoqué le sourire de cette femme dans sa vie, jusque-là parfaitement organisée. Un véritable raz-de-marée qui avait malheureusement fini par devenir, depuis leur mariage, qu’une simple petite vague rassurante dans l’océan du quotidien.

Le fonctionnaire revint au moment présent et consulta sa montre de nouveau.

16h58

Lucien sentait de plus en plus qu’il allait finir par être en retard si jamais ce Sébastien ou Alexandre continuait à lui raconter sa vie. Il se devait d’aller acheter le bouquet de roses et la boite de chocolats qu’il offrait chaque année à sa femme pour Noël avant que les magasins ne ferment leurs portes. Il hésitait cependant à précipiter les choses, curieux de connaître la suite de cette histoire.

- Tout s’est écroulé dans mon univers lorsque j’ai eu mon congé de l’hôpital… Je n’avais pas fait de progrès pour retrouver ma mémoire, mais mon état physique ne justifiait plus d’hospitalisation… C’est au moment où j’ai revêtu mon manteau et que j’ai mis les mains dans mes poches que j’ai senti le bout de papier… Une photo ! Une photo sur laquelle apparaissait une femme d’une beauté saisissante… Les pieds dans la neige, elle posait au milieu d’un territoire tout blanc qu’elle semblait avoir conquis. Elle portait une parka de couleur bleu nuit, ainsi qu’un bonnet et une écharpe d’un bleu océan… mais surtout, elle avait le visage d’un ange… Elle tenait ses bras ouverts, ce qui me donnait l’impression qu’elle était en mesure d’enlacer le monde entier… Il neigeait ce jour-là et je fus convaincu à cet instant que cette neige avait tombé du ciel uniquement pour souligner la brillance de son regard… J’étais subjugué par cette inconnue… C’était oublier qu’une femme était à mes côtés dans la chambre, celle qui se disait ma femme, qui s’empressa de m’arracher aussitôt la photo des mains… C’est en voyant son visage devenir pourpre que je compris que quelque chose n’allait pas… Elle me lança alors l’image à la figure et me traita de petit con avant de quitter l’hôpital sans moi…

16h59

Lucien aurait aimé pouvoir partager l’émotion que l’homme avait exprimé en lui décrivant cette femme mystérieuse dont il ne connaissait rien, mais il préféra demeurer neutre, ce qui lui avait évité bien des problèmes dans la vie. Il pouvait cependant imaginer la réaction de sa femme si c’était elle qui avait trouvé une telle photo dans les poches de son veston. Il ne put s’empêcher de sourire. Elle l’aurait tué sur le coup pensa-t-il, surtout si elle avait pu lire le texte inscrit à l’arrière de celle-ci.

- Vous imaginez sûrement très bien que c’est le texte à l’endos de la photo qu’elle avait vu en premier, continua Alexandre. Moi je ne comprenais toujours pas ce qui avait pu la mettre dans une telle colère… C’est lorsque j’ai récupéré la photo que j’ai réalisé la situation et que j’ai dû m’asseoir pour retrouver mon calme…

«  Les couleurs ont parfois besoin de la blancheur de l’hiver pour mieux scintiller, mais c’est à travers le prisme de tes yeux qu’elles se concentrent afin de réellement exister. Il n’y aura jamais assez d’infini pour effacer ton arc-en-ciel du cosmos de mes pensées. »

Et c’était signé Alexandre…

Ces mots ne pouvaient qu’être les miens… Des mots que j’avais prononcés plus tôt sans même connaître l’existence de cette image… Des mots qui s’adressaient à une femme dont je ne connaissais même pas le nom, mais dont la présence semblait déjà m’habiter… Je ne pouvais être que cet Alexandre, mais elle… Qui était-elle ?

Lucien soupira, captivé par ce drame amoureux, mais il sortit aussitôt de ses rêveries lorsqu’il entendit sonner les cloches de l’église. L’heure de la fermeture était maintenant dépassée et il était toujours installé derrière son bureau.

17h00

- Désolé de vous interrompre Sébastien, mais je ne vois toujours pas en quoi je peux vous être utile… Vous êtes ici dans un kiosque d’information touristique et il est plus de 17h00, je vais devoir fermer… Pour vous changer les idées, je peux toutefois vous dire précisément à combien de pas se trouve l’église St-Mathieu et les directions pour vous y rendre si vous le désirez… C’est un endroit magnifique !

- Excellente idée, lui dit Alexandre avec emportement. Ça doit être très beau en cette soirée de Noël… Mais avant, vous voulez bien regarder encore la photo et me dire si vous reconnaissez l’endroit où elle aurait été prise? Ça me serait utile…

Le fonctionnaire reprit l’image dans ses mains, mais cette fois-ci, plutôt que de regarder la jolie femme qui semblait obnubiler le jeune homme, il se concentra sur le décor qui l’entourait. Le terrain était légèrement en pente et on voyait le haut d’une maison de briques derrière une immense haie de cèdres enneigée comme on en retrouvait souvent en banlieue de la ville. Il y avait cependant des milliers d’endroits de la sorte dans les environs.

- Vous êtes sérieux ?

- Très rarement, lui dit Alexandre en riant, mais si on dit que la vie est une chose beaucoup trop importante pour être prise au sérieux, imaginez à quel point je réalise l’absurdité de ma question à chaque fois que je la pose... Je suis parti sur la route il y a plusieurs mois afin de retrouver cet endroit et peut-être me découvrir un passé, mais du même coup, je me dis que je n’ai rien à perdre et tout à gagner… J’ai l’avantage de pouvoir me construire une vie puisque tout le reste n’existe plus et je sens bizarrement que cette femme que je ne connais que d’image est la clé de mon avenir…

- Vous êtes un grand rêveur Sébastien… Mais vous avez tout de même un passeport avec votre nom… On ne donne pas ce genre de document à n’importe qui… Vous devez donc certainement pouvoir retrouver des détails de votre ancienne vie et surtout reprendre votre travail… Cet Alexandre n’est probablement qu’une illusion…

17h01

- Vous avez peut-être raison… Peut-être suis-je Sébastien et tout ça ne serait qu’une illusion, mais moi, je me sens comme Alexandre… Je veux regarder le ciel et toujours penser à cet arc-en-ciel qui n’a pas encore de nom… Je veux trouver de nouvelles questions à chacune de ses réponses… Je veux qu’Alexandre soit un moteur, car c’est à travers le regard de cette femme que je sens que tout prendra son sens, même pour cet accident qui m’a plongé dans le coma et qui fait en sorte que je ne suis plus le même… Ça, j’en suis certain…

Lucien le regarda avec une certaine admiration. Il y avait une grande part de lui qui ne pouvait comprendre cette manière de penser. Contrairement au jeune homme, la liberté qu’il s’octroyait était bien planifiée. Il avait toujours plusieurs choix qui s’offraient à lui, mais chacun de ces choix était préalablement analysé et placé dans un cadre bien précis de sa vie. Le fonctionnaire ne pouvait s’imaginer vivre dans un état aussi chaotique, celui du possible et de l’inattendue, état qui semblait poussé Alexandre à rechercher cette femme depuis des mois. Combien de déceptions allait-il encore subir avant de devoir se rendre à l’évidence et redevenir celui qu’il était ?

- Pour répondre à votre question, je ne peux malheureusement pas vous aider… Il y a des milliers d’endroits qui ressemble à votre photo près de cette ville, comme dans plusieurs autres pays probablement…

17h02

Alexandre reprit son précieux trésor sur le bureau. Il contempla encore une fois le visage de la jeune femme avant de remettre la photo à l’intérieur de sa poche.

- Je suis désolé, lui dit le fonctionnaire devant l’air navré du visiteur.

- Ne le soyez pas, j’aurai peut-être plus de chance demain…

Le jeune homme se leva et tendit de nouveau sa main vers lui.

- Merci de m’avoir écouté… Vous ne m’avez toujours pas dit votre nom…

- Lucien… Lucien Lanvergure… Enchanté d’avoir fait votre connaissance Alexandre et bonne chance dans vos recherches…

Alexandre ne put retenir un sourire. C’était la première fois que le fonctionnaire l’appelait ainsi. Lucien regarda encore une fois sa montre et une ombre d’inquiétude se glissa à nouveau sur son visage. Il allait sans aucun doute être en retard !

- Vous savez que si j’étais vous, je laisserais tomber le chocolat et les fleurs cette année… Votre femme mérite beaucoup mieux, lui dit alors le jeune homme.

Le fonctionnaire resta interloqué. Comment savait-il ?

- Venez plutôt avec moi un instant… J’ai besoin d’un guide pour me faire visiter votre charmante église et vous, d’inspiration pour lui écrire un poème…

17h15

Alexandre avait remis le bonnet et l’écharpe multicolore qui lui camouflait la moitié du visage, mais on pouvait toujours percevoir la sincérité de son sourire à travers le reflet de ses yeux. Rendu sur le parvis de l’église, les deux hommes s’arrêtèrent un instant. Alexandre leva alors la tête pour observer le ciel étoilé et Lucien l’imita. Ils restèrent ainsi pendant un long moment.

- « Il n’y aura jamais assez d’infini pour effacer ton arc-en-ciel du cosmos de mes pensées. » récita le fonctionnaire à haute voix.

Les cloches de l’église se mirent alors à résonner comme une musique céleste qui accompagnait les mots, puis tout redevint noir.

Alexandre sursauta dans son lit. Il y eut un branle-bas de combat dans la chambre et plusieurs médecins et infirmières apparurent près du patient. Le jeune homme ne comprenait rien, ne se souvenait de rien…

Une femme entra peu après et se mit à pleurer en le voyant enfin réveillé. Elle était si belle qu’il fut subjugué par sa présence à ses côtés. Elle colla lentement son visage contre le sien, laissant ses larmes creuser un chemin jusqu’aux lèvres d’Alexandre.

« Les couleurs ont parfois besoin de la blancheur de l’hiver pour mieux scintiller, mais c’est à travers le prisme de tes yeux qu’elles se concentrent afin de réellement exister. » Furent ses premiers mots.

 

Joyeux Noël à tous!

 

 

Océan mère…

Je m’appelle Jonathan Lumière et je suis né ici sur l’Île Verte… C’est du moins ce qui est écrit sur l’affiche qui se trouve tout près de la forêt où je vais cueillir des framboises avec mon chien… J’adore les framboises… Presque autant que les libellules, mais ça c’est une autre histoire… Je vais donc souvent à la forêt avec Milou et chaque fois que je vois l’affiche, je me demande pourquoi ils ont appelé l’île ainsi… Il y a pourtant le blanc de l’hiver qui recouvre tout sauf l’océan… Puis quand le soleil redevient un peu plus chaud, la neige fond et l’île se transforme en sucre… Moi j’aime beaucoup ces cristaux de glace qui fondent sur ma langue et qui goûtent un peu la terre ; parfois, Madame Dublin me crie « Tintin » et quand j’arrive, elle me fait un immense sourire avant de déposer une louche de sirop d’érable bouillant sur la neige… Avec un bâton, je construis alors une sorte de château de tire que je mange aussitôt…

Je ne vous ai pas dit, mais Tintin, c’est aussi mon nom… Pas celui que ma maman m’a donné, mais celui que les gens du village ont inventé à cause de Milou… Il y a aussi ceux qui m’appellent Zinzin, mais quand je les entends, je bouche mes oreilles et je ferme les yeux très fort et ils n’existent plus… J’oubliais… Après les sucres, l’île prend son véritable nom et il y a du vert partout… Mais il y a aussi le jaune des pissenlits qui colore mes mains quand je fais un bouquet pour madame Biscuit… Et le rouge des framboises qui barbouille mon visage… Et le blanc des pétales de marguerites que je collectionne pour envoyer des messages à ma maman… Oh oui, aussi le bleu du ciel qui fait très mal à la main quand je fais de grands dessins… Ensuite, toutes les couleurs se mélangent sur les feuilles à l’automne et ça devient très joli… Vous allez croire que je suis un grand observateur, mais il y a un secret que je ne vous ai pas encore dit… Je vis ici, juste au pied de l’océan dans une grande pièce ronde qui est entourée de fenêtres pour voir le monde… C’est un phare, et c’est mon poste d’observation… Je suis perché très haut, presque dans le ciel et d’ici, je peux voir loin…

Cet endroit est devenu ma maison le jour où monsieur Lancette m’a accompagné jusqu’à la plage et que nous avons déposé un bouquet de marguerites dans une barque vide qui ressemblait étrangement à un cercueil… Nous l’avons poussée tous les deux dans l’eau jusqu’à ce que le mouvement des vagues l’attire vers le large… Ce jour-là, j’ai pleuré…

Monsieur Lancette a déposé sa main sur mon épaule et il s’est mis à regarder son cercueil s’éloigner en silence… J’ai alors vu son visage changer à travers mes larmes et j’ai eu l’impression que la vieillesse se résumait à toutes ces douloureuses rides de l’existence qui s’ajoutent avec les grands chagrins et qu’on doit ensuite traîner avec nous…

Monsieur Lancette est celui qui s’occupe des gens que l’on transporte au cimetière et parfois, aussi des mamans qui sont disparues comme des sirènes… Je me souviens encore que lorsqu’il a tourné son visage vers moi cet après-midi là, je n’ai pas voulu qu’il me voie vieillir et je me suis enfui vers le seul endroit où j’imaginais être en mesure de la retrouver… J’ai ouvert la porte du phare abandonné… Elle n’était jamais barrée… J’ai grimpé l’escalier en colimaçon en courant, puis tout s’est arrêté pendant un long moment… Il n’y avait que le faisceau lumineux qui balayait l’horizon, mais aucune trace de celle qui m’avait mise au monde…

Je m’appelle Jonathan… Jonathan Lumière et je vis ici dans ce phare depuis très longtemps maintenant avec mon chien… Je ne sais plus depuis combien d’années car je ne suis pas très doué avec les chiffres, mais disons que j’ai vu plus de printemps ici que j’ai de doigts… Je le sais, car chaque année, je me fais une petite marque au couteau sur mon bras comme les tatouages de marin que je vois dans mes livres… C’est ma manière de ne pas oublier le temps qui passe avant de la retrouver… Ma maman sera heureuse de voir que j’ai grandi et que je suis devenu moi aussi une sorte de marin comme mon père fantôme… Mais contrairement à lui, je n’ai jamais osé mettre un pied dans l’eau de l’océan… On dirait que j’ai peur de disparaître pendant une tempête comme il l’a fait ou de faire comme ma maman, et d’avancer un jour à travers les vagues pour essayer de noyer ma tristesse… Elle sera toutefois heureuse de savoir que j’ai appris à lire… C’est madame Biscuit qui m’a montré et avec tous les livres que j’ai trouvés dans mon phare, je crois que je vais bientôt pouvoir devenir un vrai marin… Je connais les latitudes, les longitudes, le bâbord et le tribord en plus de plein de choses importantes qu’il faut connaître pour la navigation en mer… Il ne me manque que le courage de partir… Je suis pourtant prêt… Monsieur Lancette m’a même aidé à retaper l’immense barque qui s’est écouée près du phare il y a très longtemps… On dirait un bateau qui servait pour la chasse à la baleine comme j’ai déjà vu dans mes livres… Elle est immense cette barque et nous l’avons peinturée en bleu l’année dernière car j’aime beaucoup la couleur du ciel… Elle est attachée avec une corde qui la relie à la plage et moi je passe souvent de longues heures à l’observer… J’aime la voir onduler sur l’eau comme le foin dans le champ de monsieur Clotaire avant qu’il le coupe à l’automne…  Monsieur Clotaire est un grand sensible et quand le foin a disparu de son champ, il passe tout son temps libre à le faire renaître sur des toiles qu’il peint… Il a beaucoup de talent monsieur Clotaire et moi, je vois même le vent quand il me montre ses tableaux…

Le soir, madame Biscuit vient me rejoindre au phare et elle m’apporte toujours un repas chaud et un biscuit… Je l’aime beaucoup… C’est elle qui m’a confectionné une grande courtepointe qu’elle a fabriquée avec ses vieilles mains pendant tout un été… Elle m’a aussi montré à ramasser du bois sec dans la forêt pour en faire des feux… Je suis alors heureux l’hiver d’avoir un brin de soleil qui me réchauffe et qui me permet de lire pendant les longues nuits de noirceur… Madame biscuit est un peu comme ma maman, mais en beaucoup moins jolie… C’est peut-être pour ça qu’elle n’a pas eu de mari, ni d’enfant, mais moi je ne lui ai jamais dit… La vérité, c’est parfois trop triste…

J’étais déjà grand lorsqu’elle m’a appris à lire… Avant, j’inventais des tas d’histoires pour Milou et nous allions ensuite nous libérer de toutes ces images en les laissant s’envoler comme des cerfs-volants sur la plage… Mais depuis quelques années, je suis devenu intelligent et mon chien qui commence à être de plus en plus vieux préfère m’écouter lui lire mes livres… J’imagine toutefois que Milou serait un très bon matelot si nous osions partir… Moi je serais le capitaine et j’aurais une casquette aussi belle qu’un champ de marguerite pour suivre les libellules qui s’aventurent vers le large en zigzagant… Mon chien serait la figure de proue à l’avant du bateau et c’est lui qui serait en charge de retrouver la piste de ma mère… Milou est terrible pour les pistes… La preuve, c’est qu’il m’a trouvé un jour sur la plage alors que j’observais l’horizon et lorsqu’il a senti ma tristesse, il s’est approché de moi et m’a léché le visage… Il n’est jamais reparti depuis…

Monsieur Lancette, qui connaît tout le monde sur l’île à cause de son métier, n’avait pourtant jamais vu ce chien auparavant… Je lui ai dit que c’était un peu comme pour les bébés qu’on n’avait jamais vu avant dans les bras d’une mère… Elles jouent avec leurs poupées quand elles sont toutes petites, puis un jour, à force d’espérer, leur vrai bébé est là… Moi, j’avais besoin d’un ami, puis c’est lui qui m’a trouvé…

Milou a déposé son museau sur ma jambe… Il n’y a plus de libellules depuis que le soleil s’est couché, mais je reste là, assis dans le sable et j’écoute le silence qui précède chacune des vagues qui viennent s’échouer près de nous… On dirait que la mer respire comme Monsieur Clotaire lorsqu’il s’endort dans son hamac devant ses champs disparus… Chaque vague qui se retire transporte des éclats de souvenirs qui finissent toujours pas nous revenir d’une manière différente par le prochain souffle… Lui, il a sa peinture pour illustrer ces changements et moi, j’ai un phare qui balaie l’océan pour ne jamais l’oublier…

Je sens cette nuit que ma maman est tout près…

       J’entends de nouveau sa voix m’appeler son petit ange même si je suis déjà plus    grand qu’elle.

Mes mains tirent maintenant sur la corde…

       Je revois ses yeux quand elle me montre son album photos pour la millième fois afin de m’endormir et qu’à la dernière page, il y a l’image de mon père souriant sur son bateau de pêche.

La barque dérive lentement vers moi…

      Je sens son parfum de fleurs lorsque ses longs cheveux viennent me caresser le visage et une larme contre sa joue lorsqu’elle glisse un baiser sur mon front avant de fermer la lumière.

Milou s’est réveillé et il jappe vers les fantômes de l’océan…

      Je l’entends pleurer silencieusement dans la pièce d’à côté alors que son lit semble devenu beaucoup trop grand pour elle.

J’enlève mes vieux souliers et je remonte mon pantalon jusqu’au genoux…

      Je la vois ouvrir la porte de ma chambre pour être certaine que je suis déjà endormi, puis sortir de la maison avec son album photos dans les mains.

Une première vague effleure mes pieds nus et tout mon corps se crispe…

       Je la vois courir vers la plage qui n’est pas très loin.

Milou jappe à nouveau alors que j’avance dans l’eau pour saisir l’arrière du bateau que j’attire encore plus vers nous…

      Je cours à mon tour derrière elle et je vois son livre déposé sur une pile de linge et elle qui entre dans l’eau, éclairée par la lumière du phare qui balaie sporadiquement sa nudité.

La barque est maintenant sur le sable et j’agrippe mon chien pour le glisser à l’intérieur avant de pousser le bateau de toutes mes forces vers le large… Je ne sais pas nager… J’ai peur, mais à bout de souffle, je parviens à m’accrocher aux parois de l’embarcation et à y grimper sans chavirer…

      Je la vois ensuite disparaître derrière une vague sans fin qui n’arrêtera plus jamais de s’échouer dans ma tête.

                                                                         ***

J’ai coupé la corde qui nous reliait au monde et curieusement, il n’y a plus que le silence de la nuit alors que nous voguons désormais vers l’inconnu… Milou a déjà pris sa position à l’avant et je rame sans regarder en arrière… Je suis maintenant habité par la présence de cet océan mère et je sais que devant nous, la lumière du phare nous ouvrira le chemin…

 

L’homme qui parlait aux étoiles…

Quand je l’ai vu pour la première fois, j’ai cru qu’il chuchotait aux étoiles… Il était là, assis sur un petit tabouret de bois en bordure du parc, la tête tournée vers le ciel comme un loup soupirant à la lune. Curieux, je me suis arrêté et je l’ai observé un instant. Ses lèvres bougeaient dans une sorte de mélopée que j’avais si souvent admirée chez ma grand-mère pendant qu’elle égrainait son chapelet. L’homme semblait toutefois illuminé par une tout autre dévotion. C’était lui, celui dont la réputation n’était plus à faire dans le quartier et que je rencontrais pour la toute première fois. J’avais souvent croisé son commerce de fleurs, petit cabanon peint en blanc qui humanisait cette brusque transition entre le béton du centre-ville et la verdure du parc, mais celui-ci était toujours fermé lorsque j’allais ou revenais du travail. Pourtant, chaque matin, j’avais l’impression que les fleurs qui décoraient l’endroit étaient différentes de celles de la veille, mais nul trace du fleuriste. Les mains de l’homme venaient de se poser à l’intérieur d’une chaudière remplie de Jonquilles alors qu’il regardait toujours vers le ciel. Chacun de ses gestes avait la délicatesse de ceux qui savent ressentir les choses bien avant d’y avoir touchées. Le premier contact avec la tige sembla le ramener à lui et sa tête bascula lentement vers l’avant pour y voir apparaître la fleur qu’il venait de saisir. Instinctivement, ses yeux se portèrent sur la femme qui venait d’apparaître dans le chemin de gravier tout près de lui. Elle déambulait dans le parc beaucoup plus qu’elle marchait et un magnifique sourire se dessina sur son visage en voyant apparaître la main de l’homme qui lui tendait un sourire coloré. Le commerçant offrait beaucoup plus de fleurs qu’il en vendait au cours d’une soirée, son kiosque étant surtout un prétexte afin d’amorcer une conversation, car selon la légende, l’homme n’avait pas besoin d’argent, mais plutôt besoin de raconter… Je décidai d’oublier mon complet de travail et m’assis un instant dans l’herbe pour mieux l’observer. La jeune femme qu’il ne semblait pas connaître échangea quelques remerciements avec lui et accepta la jonquille qui lui était offerte avant de continuer son chemin. Elle porta toutefois la fleur à son nez comme si celle-ci possédait un infime secret. L’homme reprit alors sa contemplation des étoiles, mais son regard me parut différent. Il donnait l’impression d’y avoir retrouvé quelqu’un. C’est à ce moment que j’entendis sa voix pour la première fois et j’eu la curieuse impression qu’il s’adressait à moi…

J’ai passé plus de dix ans de ma vie assis ici sur ce tabouret et encore plus sur la route en laissant toutes sortes de traces derrière moi, mais je n’avais alors pas compris qu’il me fallait un endroit précis si j’espérais un jour la retrouver…

L’homme quitta son ciel pour se retourner vers moi.

─ Pourquoi ne viendriez-vous pas boire une tasse de thé en ma compagnie?

Comme par magie, il fit teinter deux petites tasses l’une contre l’autre en me présentant une très jolie théière antique. Après m’être retourné pour être bien certain que l’homme s’adressait à moi, je me levai pour aller le rejoindre.

─ Bonsoir! Lui dis-je en lui présentant ma main. Il m’offrit plutôt un sourire qui contenait toute la spontanéité de sa lointaine jeunesse, ainsi qu’une vague sensation de sérénité que l’on retrouve parfois dans le regard des vieilles personnes d’où transpire un puissant bagage.

─ Bonsoir jeune homme! Vous aimez le thé à la menthe?

─ Euh… Je ne sais pas…

─ Vous allez voir, c’est un véritable voyage en occident par la simple infusion des feuilles de thés et de menthe dans de l’eau… Il y a décidément des miracles plus simples que d’autres… Vous m’en direz des nouvelles… Je préfère toutefois la version Turque de ce thé Marocain en y ajoutant quelques noix de pin…

L’homme souleva la théière et d’un mouvement gracieux vers le haut, il versa un filet constant de thé dans les deux tasses sans renverser une seule goutte. Je pris le temps de regarder danser les noix qui flottaient à travers les volutes de fumée qui s’évaporaient dans la nuit et pris la tasse qu’il m’offrait. Il devait être près de 22 heures. La soirée était plutôt douce, mais on sentait peu à peu la fraîcheur des nuits de septembre qui s’installait. Le thé fut donc apprécié.

─ Vous aimez les fleurs?

Il ne me laissa pas le temps de lui répondre qu’il poursuivit.

Flore les adorait, surtout celles-ci…

Je fus surpris d’entendre prononcer ce prénom. Il replongea sa main dans le seau et ressorti une branche d’un jaune vif qui n’avaient rien à envier à l’éclat qui illuminait son visage à ce moment.

Les fleurs… Je crois que cette passion me vient de ma mère et Flore a été le point d’encrage qui a donné tout le sens à leur beauté…

J’aurais aimé lui répondre, mais je sentais que mes mots auraient été superflus. Je l’ai laissé poursuivre.

Ma mère en a longtemps vendu… Mais elle n’a jamais eu la chance de posséder sa propre boutique… Je me souviens encore de tous ces bouquets que nous préparions ensemble le matin avant de la voir partir sur sa bicyclette avec son chariot rempli jusque dans les quartiers cossus de la ville où elle écoulait sa marchandise sur un coin de rue… J’aimais la voir revenir avec son sourire triomphant devant le destin alors qu’elle déposait devant moi de quoi préparer un somptueux repas… Je n’ai jamais manqué de rien pendant mon enfance, surtout pas d’amour, mais il est parfois difficile de se libérer plus tard d’un lien aussi exacerbé par l’alchimie des liens filiaux… La mère, pour bien des hommes, restera souvent le lien le plus intime que nous éprouverons avec une femme au cours de notre vie, surtout quand celle-ci n’a que vous pour exprimer ses sentiments… Je me sentis donc orphelin de l’amour quand elle décéda alors que je n’avais que 20 ans… J’ai alors erré dans le monde en me déplaçant au gré des femmes qui jalonnaient le parcours impromptu de mon existence, puis je l’ai rencontré…

L’homme offrit à nouveau une fleur à une passante, puis tourna son visage vers moi. Je ne pouvais distinguer la couleur de ses yeux, mais je perçus néanmoins tout l’éclat de ceux-ci alors qu’il devait se souvenir de cet instant qui s’était gravé au plus profond de lui.

─ Flore… J’étais assis dans un salon de thé dont je venais tout juste de découvrir l’existence et je lisais un bouquin quand j’ai entendu sa voix… « J’ai adoré ce livre! » me dit-elle… Intrigué, j’avais levé les yeux vers cette voix mélodieuse pour me faire percuter de plein fouet par son image… J’ai premièrement vu ses longues bottes qui galbaient sa jambe, puis son chemisier coloré aux manches de dentelles, pour finalement rester béa de contemplation devant son visage… Il émanait une telle innocence de ce regard qui n’attendait qu’une affirmation de ma part, que je ne pus émettre aucun son… Plus rien n’exista d’autre que cette étrange sensation qui venait de me faire plonger dans une dimension humaine que je n’avais encore jamais exploré… C’est dans un balbutiement de ma part qu’elle grava cinq lettres dans l’abyme de mon existence… « Je m’appelle Flore et toi? »

L’homme resta un long moment sans parler, mais je ne ressentis aucun malaise face à ce silence qui s’était rempli d’images. Sa tête s’inclina vers le ciel et il me montra les quelques étoiles qui réussissaient difficilement à percer le voile lumineux de la ville.

C’est ma mère qui m’a appris à parler aux étoiles… Elle passait souvent ses soirées accrochée à la petite fenêtre de notre appartement, me tenant dans ses bras comme on tien un ourson en peluche contre son cœur alors que je lisais… Nous n’avions pas les moyens d’avoir la télévision à cette époque, mais ma mère me ramenait toujours de quoi lire… Un vieux bouquiniste lui avait dit un jour que la lecture était le rempart qui sauvait l’homme de l’ignorance et depuis, elle échangeait chaque jour un bouquet de ses fleurs contre un vieux livre avec lui… Pendant que je lisais à haute voix des romans dont je comprenais très peu le sens, ma mère m’écoutait en regardant étrangement vers le ciel… Ce n’est que vers l’âge de 12 ans que j’ai compris… Je l’avais alors surpris en pleine nuit à pleurer silencieusement, devant cette même fenêtre… J’étais encore bien jeune pour comprendre les choses de la vie, mais à cet instant, j’eu la certitude que ma mère pleurait un homme que je n’avais jamais connu, mais dont l’ombre s’étiolait parfois sur mon visage… Cette nuit là, elle me serra très fort contre elle et me raconta la plus belle des histoires… C’était son histoire à elle, et indirectement la mienne, puis elle avait terminé en m’expliquant que chaque étoile qui scintillait là haut était en fait le reflet des pensées de tous ceux qui leur parlaient… Elle fut tellement emportée par son récit que je n’eu pas le choix de croire moi aussi aux pouvoirs invisible de cet infini étoilé et depuis, je parle souvent avec elles pour déverser ce trop plein de sentiments que j’éprouve toujours pour la belle Flore qui tapisse mes propres souvenirs… J’aime imaginer que quelque part, elle me répond à travers le firmament…

L’homme me resservit un peu de thé. Je me sentais nostalgique en regardant vers le ciel avec lui et je ne pu m’empêcher de penser à toutes celles qui avaient indirectement contribué à faire de moi celui que je suis devenu.  Je lui posai alors une question.

Mais votre Flore, pourquoi n’allez vous pas la rejoindre?

À cet instant, une décharge électrique me transperça le corps. Et si cette Flore n’était plus? Hanté par mon impair, je l’entendis continuer son histoire.

Le courage mon cher ami…

Il y eut un autre long silence.

J’en ai jamais eu suffisamment semble-t-il…

C’est facile de s’illusionner dans ce domaine et de croire que nous nous exposons à la vulnérabilité de celui que nous sommes, mais le courage nous manque souvent pour aller au bout de soi-même… Je ne crois pas que ce soit le doute qui, à cette époque, m’a fait garder mes distances face à cette femme que j’avais tant aimé, mais bien plus la peur du refus… La peur de voir cet immense château de carte s’effondrer en ne laissant derrière lui que la plus cruelle des solitudes… Je crois qu’elle aurait été capable de pardonner ma tromperie, mais sans doute pas ma faiblesse de ces instants d’errances… J’ai manqué définitivement de courage et je n’ai jamais pu lui prouver à quel point elle m’avait changé… Je parle donc aux étoiles et j’offre des fleurs aux passants comme on offre sa nudité à un miroir… Je suis celui que je suis devenu avec le temps et je garde cette flamme intacte en moi en me disant qu’un jour peut-être, nos chemins se recroiseront et ce jour-là,  j’aime imaginer que son chemin la mènera ici…

L’homme déposa sa tasse et me tendit une fleur.

Tenez! C’est pour vous…

J’ai alors souri et sans réfléchir, j’ai ouvert ma valise de travail et j’ai sorti un livre que je lui ai tendu. Sa main a caressé la couverture dans un léger tremblement, puis il a fermé les yeux en me remercient. J’ai ensuite poursuivi ma route avec ma jonquille à la main, mais j’ai fait un détour pour aller la déposer au pied d’une pierre. Il n’y avait qu’une femme à qui je pouvais offrir cette fleur, ma grand-mère, celle qu’on appelait Flore…