Solène

L’immobilité du temps… Comme un manège qui ne tourne plus, qui ne fait qu’accumuler les souvenirs d’un passé qui lui, nous revient dans une incessante ronde de lumière… Une lumière qui laisse toutefois une ombre grandissante à chacun de ses passages…

Je suis assise ici depuis trop longtemps déjà et j’attends… Je sais pourtant qu’il arrivera avec quelques minutes de retard comme toujours, histoire de se faire prier un peu… Je le soupçonne même parfois d’envier Dieu…

Je déteste l’attendre ainsi et il le sait probablement, même si je n’ai jamais osé lui dire… C’est sa manière d’oblitérer sa présence à mes côtés, comme une lettre d’amour qu’il envoie tous les jours à sa maitresse… Mais malheureusement, l’enveloppe reste trop souvent vide… C’est ce vide qui meuble en partie mon quotidien depuis trois ans déjà…

Je l’ai rencontré tout près d’ici, alors que nous étions plongés tous les deux à la recherche d’un trésor dans un des nombreux bouquinistes qui tapissent les bordures de la Seine… Il était là, déplaçant des colonnes de livres de son index, faisant valser des titres dans une incessante danse, puis soudainement, comme dans une pause de l’orchestre, il s’arrêta et tira du lot un titre qui venait d’illuminer son visage… C’est là qu’il a tourné sa tête vers moi pour la première fois… Il s’est alors arrêté devant mon regard pendant quelques secondes qui m’ont paru des heures… De toute ma vie, jamais je me suis sentie aussi nue qu’à cet instant… Sa main m’a alors tendu le livre qu’il tenait comme si un premier secret nous unissait l’un à l’autre… Il m’a ensuite souri avec la délicatesse de ceux qui retrouvent un ami après une longue absence… J’avais 51 ans à cette époque et jamais on ne m’avait regardé ainsi… Je suis pourtant une très belle femme à ce qu’on raconte et malgré le temps qui passe, j’ai conservé des atouts qui laissent rarement les hommes indifférents… Son regard à lui n’était pas du même ordre… Il semblait sonder mon âme à travers mes pupilles qu’il n’avait toujours pas quittées… J’ai pris le livre de ses mains pour m’évader un moment de son emprise et j’ai lu le titre qui n’allait plus jamais quitter mes souvenirs… « Le vieux qui lisait des romans d’amour » de Luis Sepulveda…

Il y a des bouquins qui sont parfois le vecteur d’un grand changement dans notre existence et celui-ci m’avait transporté bien loin dans la jungle des émotions… Mais du même coup, on dirait que je n’ai jamais été en mesure par la suite de me libérer de l’emprise de celui qui me l’avait si gentiment offert…

Je me suis plutôt mise à attendre… À l’attendre… Espérant peut-être qu’un changement survienne afin de bouleverser la relation qui stagnait avec sa femme depuis trop longtemps déjà…

J’aime croire que le foisonnement d’énergie de nos premiers instants sera en mesure un jour de briser la barrière invisible qui nous sépare… Je vis donc dans un constant mouvement d’ambivalence entre le désespoir d’être la seconde et le bonheur de sa présence qui vient quotidiennement illuminer les trop courts instants que nous passons ensemble…

C’est bizarre, mais je me demande souvent pourquoi tous les hommes qui ont marqué ma vie sont d’une certaine manière, tous un peu salauds…

Un homme marié…

Et qui suis-je moi, Solène Billancourt pour penser les changer…

Il est pourtant très différent de tous les autres, car contrairement à la majorité, il n’a jamais osé toucher mon corps sauf avec ses mots… Ses mots qu’il laisse couler assis sur ce banc de parc qui est devenu le nôtre et tous ses poèmes amoureux dont je suis la muse qu’il m’offre avec la timidité des amants d’une autre époque…

Trois ans du bonheur à l’espérer…

Trois ans de douleur à le partager…

Je me sens comme un violoncelle dans les mains d’un maitre qui ne veut de moi que quelques minutes par jours…

Que vaut la musique dans de telles circonstances?

C’est décidé, aujourd’hui, c’est moi qui lui parle de ce que je ressens…

Mais si jamais il ne revenait plus?

Serais-je plongée dans la perpétuelle attente d’un autre regard?

Vais-je plutôt continuer à m’illusionner dans une quête de jeunesse qui peut de moins en moins être fardée?

J’ai l’impression qu’il ne me reste plus que les tristes soubresauts de mon visage dont la peau s’alourdit sous le poids du souvenir de tous ceux qui ont osé s’y arrêter…

Ne suis-je pas en train de me « Botoxer » les traits à coups de belles paroles?

Je suis cependant trop jeune pour ne plus espérer, mais plus le temps passe, plus cet espoir devient fade et d’une couleur grise comme le ciel de Paris aujourd’hui…

Au début, c’était différent… J’ai cru que le monde s’ouvrait devant moi comme jamais il ne l’avait fait auparavant… Nous nous donnions rendez-vous ici, dans ce petit parc situé au pied du Pont Neuf tout près du saule pleureur qui fait une sorte de révérence à la ville… C’est là que quotidiennement, il vient me rejoindre… Je suis comme une fleur se gorgeant de sa lumière… Mais lui, qu’attend-il de moi?

Peut-être l’illusion d’une jeunesse retrouvée… Il est pourtant sans âge à mes yeux… Une barbe blanche bien trimée, des yeux noirs profonds comme un puits de jouvence dans lequel se miroite mon grand désarroi qui pourtant, ne semble cependant jamais altérer sa propre soif de vivre…

Je me demande souvent à quel âge on cesse d’espérer un retour en arrière, à quel âge on assume que le temps qui passe sera toujours plus rapide que la vitesse à laquelle nous avançons… Avancer en âge permet-il justement parfois d’avoir un lot de souvenirs pour mieux nous ancrer dans la réalité, ou comme dans mon cas, me force t-il à transporter un bagage beaucoup trop lourd pour faire avancer ma prison de verre?

Il me dit souvent : «  Qu’est-ce que le temps, si ce n’est qu’une suite infinie de chiffres qui s’écoulent alors qu’un instant peut à lui seul marquer toute une vie! »

Le plus beau, c’est qu’il y croit et c’est peut-être ça finalement qu’il trouve auprès de moi… Un instant… Instant qu’il perpétue jour après jour en ma compagnie sans ressentir cet appel constant de la nouveauté, le moment que nous passons ensemble n’ayant plus rien de nouveau… Je dirais plutôt qu’il est un souffle incandescent qui rallume les braises de la veille; feu qui réchauffe pourtant tout mon être d’une chaleur enfouie et que lui seul est en mesure de libérer…

Lorsqu’on est trop sensible, on apprend tôt ou tard à mettre une barrière entre le cœur et la raison, et parfois, d’une manière brutale… Mais le cœur meurtri ne cesse jamais de battre et un jour peut-être, le hasard veut qu’un homme vous offre un livre et dans ce geste si simple, toute l’humanité retrouve son sens… On sent alors la puissante libération éphémère du poids d’une conscience qu’on s’est lentement imposé… Mais la débâcle est très souvent spectaculaire… Quand une digue cède, le torrent fini tôt ou tard par s’assécher et là, il ne reste plus qu’un désert rempli par toutes les carcasses de nos vies qu’on avait tant voulu dissimuler auparavant…

Plus que cinq minutes avant son arrivée en retard, car monsieur est aussi régulier qu’une montre, mais avec un léger décalage… C’est l’âge me dit-il en se confondant en excuses à chaque fois qu’il s’assoit auprès de moi… Une douce lueur de son sourire vient alors me permettre de tout oublier et de toujours recommencer…

Et si aujourd’hui c’était moi qui partais?

Partir et découvrir un des nombreux chemins qu’il a ouverts en moi…

Partir en laissant tout derrière soi pour être certaine que plus rien ne puisse me retenir…

Partir sans mes traits fatigués qu’on a manipulés et façonnés comme un pantin pendant plus de cinquante ans…

Partir avec un nouveau visage, une nouvelle conscience, une odeur qu’on ne reconnaitrait plus…

Partir avec des mains sans formes pour mieux toucher, une bouche avide pour mieux aimer et savourer mon existence plutôt que d’avaler ce qu’on a voulu me faire croire…

Partir avec un cœur détraqué pour digérer l’arythmie du temps…

Partir un instant, un court instant, non pas pour fuir, mais plutôt pour me retrouver…

Partir…

                                                                ***

Ce matin, je marche lentement vers notre banc… Il est là et m’accueille d’un bienveillant sourire comme si mes quelques minutes d’absence lui avait permis de dessiner un tout autre paysage autour de nous…

Il est beau et je vois bien dans son regard qu’il est heureux de me retrouver…

Cette fois-ci, c’est moi qui m’excuse de mon retard… Ses mains se soulèvent alors comme deux plumes venant à ma rencontre… Je voudrais tellement m’y réfugier, mais j’y dépose plutôt le livre que je viens d’acheter pour lui et là, pour la première fois, il me voit pleurer…   

Requiem pour un oublié

Le temps passe lentement sous le pâle reflet d’une lumière étiolée qui dessèche mon âme; trop lentement…

Personne ne vient ici, pas même le facteur. Il n’y a que l’ombre de cet arbre pour me tenir compagnie et pour m’entendre lui réciter toutes ces lettres que j’ai écrites pour elle sans que jamais elle ne me réponde. Des lettres remplies de mots qui tombent comme ces feuilles que je regarde voltiger autour de moi lors de l’automne.

Le temps passe lentement; trop lentement…

On dirait pourtant que rien ne change, que je me débats dans une eau stagnante et poisseuse de souvenirs, mais où se trouve alors tout ce qu’on m’avait promis?

Cette délivrance que j’attends depuis si longtemps, je la cherche partout, surtout dans le ciel, mais il y a ici que les corneilles pour m’apporter des messages que je ne comprends pas. J’écoute leur croassement incessant comme s’ils venaient narguer ma décrépitude en s’installant dans l’arbre, mon arbre… mais ils restent muet à mes appels.

J’entends tout de même des gens passer tout près d’ici comme le murmure des vagues qui berçaient si bien mon enfance, mais jamais ils ne s’arrêtent, du moins pas ici, dans ce coin reculé où mon humble demeure s’efface derrière toutes ces pierres centenaires dignes des plus belles cathédrales. La pierre reste toutefois de la pierre, et je connais les rides de chacune d’elles comme celles de mes vieilles mains, façonnées par les intempéries de l’existence.

Que ce soit le vert de gris qui s’incruste sournoisement sur celle-ci pour venir effacer les stigmates de ceux qui les ont forgés ou l’effritement causé par la lourdeur des ombres,  je sais qu’on n’attend jamais sans que tout ce mouvement ne laisse des traces.

Heureusement, il y a les chats, surtout celui que j’ai surnommé « Monsieur Filou », un chat tigrée qui semble avoir élu domicile tout près d’ici. Il vient souvent me rendre visite. On dirait qu’il adore mon arbre, mais mon secret, c’est que j’ai discrètement fait pousser de l’herbe à chat à ses pieds pour avoir un peu de compagnie. Je croyais avoir changé, mais il semble que la manipulation aura toujours été mon arme de prédilection, surtout pour assouvir mon besoin d’être aimé.

Il y a tellement de vulnérabilité dans l’essence même de ce qu’est une femme, que ce jeu de la manipulation fut très facile, trop facile même pour que celui-ci ne reste qu’un jeu et ne devienne pas la pire des complaisance, car quoi de plus narcissique que de toujours chercher à se miroiter dans le regard des autres?

Toute ma vie, je n’ai eu d’autres miroirs que ceux-ci, sauf avec elle… C’est à ce moment que le reflet de mon existence c’est à jamais brisé et j’ai appris qu’en un instant, ou pouvait mourir, mais aussi naitre…

N’être que soi exige beaucoup de transparence, et il n’y a que le regard d’une femme pour transformer les miroirs en fenêtres. Le regard d’une femme qu’on aime, qu’on admire pour sa simplicité déroutante et qui se pose un moment sur la fleur de notre vie telle une abeille faisant valser nos craintes aux vents de cette soudaine liberté. Il faut alors beaucoup de courage pour naitre…

N’être que soi exige d’accepter la danse qui nous propulse au gré de ce vent d’une douceur infinie qui devient parfois aussi violent qu’un ouragan, nous propulsant entre l’ombre de l’arbre et la lumière du ciel. Mais c’est encore elle qui défie nos tempêtes comme le capitaine du navire qu’elle a su voir en nous. Il faut alors beaucoup d’abandon pour naitre…

N’être que soi exige de laisser tomber ses défenses et ainsi, faire une place à l’autre dans le capharnaüm de nos pensées, mais encore faut-il osé ouvrir la lumière sur ces puits insondables.

Avec elle, j’aurais dû laisser tomber mes murs sous la sublime gravitation de sa présence à mes côtés, mais j’ai eu peur… Peur ne n’être pas à la hauteur de ses attentes… Peur de ne révéler que ma singularité… Peur d’être bien différent de celui que je voulais être…

Mais alors, comment ai-je pu douter de sa propre lumière?

Je sais maintenant que pendant tout ce temps, j’étais aveuglé par le prisme de sa personnalité. Elle n’avait certainement pas eu besoin de moi pour exister.

Ses défenses étaient tout autres. Elles étaient même un paradoxe fulgurant entre l’énergie qu’elle dégageait et cette contenance qu’elle cherchait tant bien que mal à projeter aux yeux des autres pour se protéger d’une trop grande sensibilité. Peut-être n’avait-elle pas encore compris que cette sensibilité était en fait un des plus beau trésor que la vie lui avait offert, mais à cette époque, ses barricades étaient bien grandes pour ne pas blesser ses ailes qui n’aspiraient pourtant qu’à la faire voler.

Nous avons donc fabriqué une très grande volière de complicité où nos deux êtres se sont lentement apprivoisés et ces années figurent parmi les plus belles de ma vie. Malheureusement, la cage est un jour devenue trop petite pour contenir tout mon questionnement et je me suis mis à m’isoler plutôt que d’aller vers elle. Je me suis même enfuit pour prendre une autre route, mais n’était-elle pas le soleil de mon existence?

J’ai donc dû apprendre à côtoyer sans cesse cette lumière qui projetait son ombre partout où j’allais et depuis, même ici, recouvert d’une bonne couche de terre, je sens sa présence inaltérable tout en subissant le poids de ses silences, car non, je n’ai pas eu le courage de naitre… du moins, seulement en partie à travers le poids des souvenirs que je conserve de cette femme, alors comment mourir quand on a si peu vécu?

                                                         ***

Je regarde le ciel, le chat qui vient d’arriver et je vois une certaine confusion régner dans mon arbre alors que les corbeaux y vont d’une étrange danse. Je sens qu’ils sont tous là, réunis pour venir me dire un dernier au revoir et ces à ce moment que je sens de l’eau coulé sur moi, coulé en moi, creusant des rides salées comme celles des larmes sur leur passage.

Soudainement, je sens sa présence. Elle est là, ça ne peut être qu’elle… et je la vois, incandescente comme la toute première fois. Elle n’a pratiquement pas changé, sauf sa longue chevelure qui est devenue d’un magnifique gris argenté et une paire de lunettes qui ne cesse d’illustrer la beauté de ses yeux. C’est elle, ça ne peut être qu’elle… Celle qui m’a fait rêver à la liberté et qui par sa simple présence, vient me délivrer.

Elle dépose une gerbe de fleur sur mon cœur de pierre et je me sens instantanément plus léger. Je regarde le ciel, le chat, les corbeaux qui me saluent au passage et je m’élève comme une plume dans le vent, les yeux fixés sur cette femme au sourire de porcelaine et je sais maintenant qu’en un seul instant, on peut mourir, mais aussi naitre…

La vieille Magie

Il y a moins d’une semaine, je me suis tué…

L’être que j’étais n’existe plus même si je sens toujours cette douleur lancinante qui fait partie de mon lot quotidien depuis quelques années déjà…

Soixante-douze heures devant une table de poker à essayer de déjouer les stratèges de ces êtres pernicieux qui vous parlent uniquement dans le but de déceler vos faiblesses…

Soixante-douze heures où mon esprit a cessé d’exister, où la soif du gain s’est lentement transformée en paranoïa…

Soixante-douze heures en ébullition et une dernière distribution de cartes qui détruit tout ce qu’on avait construit en un instant…

On dépose alors son « full house » sur la table après avoir répondu « call » au « all in » de son adversaire et on essaie de garder un certain flegmatisme devant les milliers de dollars en jetons qui sont placés au centre du jeu… On imagine déjà ce nouveau départ qui va racheter toutes nos erreurs passées, puis soudainement, votre adversaire retire ses lunettes fumées et c’est à ce moment que vous percevez cette inquiétante lueur dans son regard… L’homme regarde votre main, et ne semble pas du tout intimidé… C’est au moment où il dépose ses deux cartes que votre univers s’écroule… Que la théorie de Newton prend tout son sens et que votre château de cartes s’écroule sous le poids d’une vertigineuse réalité… Carré de Roi contre votre « Full aux as»… Plus de 200 000$ dollars qui s’éloigne de vous pour se trouver dans les mains du vainqueur… Pendant un court instant, il existe une sorte de compassion des autres joueurs à la table devant votre désolation aussi immense que le désert où cette ville du jeu s’est installée… Vous vous levez lentement en tentant de conserver une certaine dignité, mais vous savez à cet instant que tout est fini… Les autres joueurs vous ont déjà oublié et le ballet des cartes recommence alors que vous vous éloignez en silence…

Tel un zombie, vous avancez à l’intérieur du casino, puis vous vous arrêtez à un bar pour vous assommer un peu plus… Une jolie femme lève les yeux sur vous et vous sourit… Par expérience, elle sait repérer les grands gagnants dont l’argent brûle les poches, mais aussi reconnaître le désespéré qui dilapidera ses derniers billets en allant pleurer dans le creux de ses bras… Je la regarde, mais ne la voit déjà plus… J’enfile mon double scotch d’un trait et pars en titubant sur le boulevard qui n’est plus qu’un flot continu d’enseignes illuminées et clignotantes me donnant envie de vomir… C’est dans cet état de détresse psychologique que je repère la pharmacie ou je  pourrai me procurer une dose massive d’un aller simple vers le ciel…

                                                                   ***

Lorsque j’ai ouvert les yeux, un chien me léchait le visage et j’étais étendu sur une sorte de banc d’autobus scolaire… Je n’avais jamais imaginé que le paradis ou l’enfer puissent ressembler autant aux cauchemars de mon enfance… Je me levai difficilement de ma position pour réaliser que j’étais effectivement dans un bus et qu’un labrador balançait sa queue de droite à gauche en signe de reconnaissance… Ça ne pouvait être que lui… Gary, le cabot de la vieille Magie qui l’avait appelé ainsi en l’honneur de Romain Gary, son auteur préféré… Je pris un certain temps à réaliser où je me trouvais, du moins à ce que j’avais pu imaginer de cet endroit… Magie m’avait souvent parlé d’un vieil autobus où elle demeurait en permanence… Je n’avais toutefois jamais visité les lieux… La majorité des bancs avait été retirés et remplacés par des bibliothèques dans lesquels se trouvait des centaines de bouquins… Des dizaines de bibelots traînaient un peu partout… Un petit frigo, un réchaud et tout au fond, un matelas étendu à même le sol tout près d’un ventilateur et d’une machine à écrire complétaient le tout… Magie semblait y dormir profondément malgré les jappements de son chien…

Se pouvait-il que même la mort n’ait pas voulu de moi ?

Je me souvenais pourtant très bien d’avoir avalé un contenant complet de Lexomil tout en vidant une bouteille de Jack Daniel… Ma mémoire s’arrêtait là… Ensuite il n’y avait plus qu’un grand trou noir sans rêve… Peut-être avais-je fini par vomir le cocktail de pilules et d’alcool que j’avais ingurgité dans mon coma éthylique et que dans ma malchance, je n’aie même pas été en mesure de finir ma vie comme tant de « Rocks Stars » l’avaient fait avant moi…

Peu importe, comment m’étais-je retrouvé ici ?

Je décidai de sortir pour prendre un peu d’air et Gary me suivit aussitôt… La chaleur était accablante et le soleil à son zénith semblait vouloir narguer ma décrépitude… Le bus de la vieille Magie était stationné sur un terrain vague près d’une usine désaffectée… Il ne devait pas avoir bougé depuis des années puisque ses roues étaient profondément enlisées dans le sable du désert… Je regardai tout autour et il ne semblait pas y avoir âme qui vive… Je voyais seulement au loin une sorte de baraque qui n’avait plus de portes, plus de fenêtres et dont j’entendais le vent s’amusant à faire claquer les quelques parties du toit qui ne s’étaient pas encore effondrées…

Comment une vieille femme presque aveugle pouvait-elle survivre dans un trou perdu comme celui-ci pensais-je ?

Je voyais Magie mendier régulièrement près des casinos du boulevard, mais jamais je n’aurais pu imaginer qu’elle puisse vivre dans un endroit aussi reclus de la société…

C’est elle qui m’avait probablement trouvé par un hasard quelconque de la vie… Ce genre de hasard qu’on n’explique jamais, mais qui, comme ce jour-là, changea le cours de mon existence…

J’avais connu cette femme plusieurs années auparavant… J’étais alors chef cuisinier et mon restaurant était rapidement devenu un des endroits les plus couru de la ville grâce à la touche d’exotisme typiquement québécois que j’avais su transposer dans mon menu… J’étais devenu un exilé d’une des plus belle ville du monde qui avait su recréer les saveurs de son Montréal dans cette Mecque du jeu… Des célébrités y défilaient quotidiennement pour déguster un de mes fameux burger que je rehaussais d’un foie gras poêlé aux pommes et au sirop d’érable ou ma fameuse poutine au canard… Les gens aimaient l’ambiance chaleureuse de l’endroit avec ses murs de briques aux poutres apparentes qui contrastait avec tous les restos jet-set que l’on retrouvait à l’intérieur des casinos… Il n’y avait qu’ici où je me sentais un peu chez moi… J’avais quitté Montréal pour des raisons personnelles et j’avais misé tout mon compte en banque afin d’ouvrir ce restaurant… C’était ma manière à moi de fuir mon passé… Les heures démesurées de travail me permirent d’oublier pendant un certain temps ce que le ciel me rappelait cependant toutes les nuits…

Comme j’avais recommencé à fumer, j’avais pris l’habitude d’aller griller une cigarette le soir dans un hamac que j’avais installé à l’arrière du bâtiment… De là, je pouvais contempler les étoiles et voyager à travers mes souvenirs pendant quelques minutes… C’est pendant une de ces pauses que je fis la rencontre de la vieille Magie… Elle poussait un vieux chariot d’épicerie rempli de bouteilles vides et s’arrêta tout près de mes poubelles… Je remarquai aussitôt sa canne blanche et un chien qui semblait la guider; lorsqu’elle sentit ma présence, elle tourna la tête vers moi… Je la saluai timidement et elle me demanda aussitôt dans un français impeccable si je n’avais pas une cigarette à lui offrir… Je fus surpris et charmé par la présence de cette vieille femme qui avait déjoué si facilement mon accent anglais… Son labrador s’approcha pendant que sa maitresse vint s’asseoir à mes cotés…  Je me souviens encore lui avoir offert un morceau de pouding chômeur, un désert typiquement québécois, et d’avoir vu son visage s’illuminer comme celui d’une enfant… Cette nuit-là, nous avons fumé tout mon paquet de cigarettes ensemble et échanger quelques rasades de Jack Daniel qu’elle conservait dans son long manteau défraîchi… C’est au cours de cette nuit qu’elle me raconta alors sa curieuse existence…

Nous avions plusieurs points en commun… Magie était une grande rêveuse qui avait elle aussi quitté un jour sa patrie à cause d’une histoire d’amour qui avait mal tourné… Elle était scénariste à Paris à cette époque et s’était laissée convaincre que c’est à Los Angeles que sa carrière allait enfin s’envoler… Celle-ci avait effectivement pris une impressionnante tournure lorsqu’un producteur lui avait demandé de scénariser pour la télévision un drame qui avait fait la manchette dans tous les journaux américains… Le succès avait été instantané et Magie avait troqué ses rêves d’écrivaine pour devenir une machine à pondre des scénarios de films que l’on retrouvait par la suite sur les tablettes des marchands sous la catégorie « faits vécus »… Elle détestait toutefois ce genre d’écriture qui était très loin du pouvoir évocateur des mots découvert dans sa jeunesse, alors qu’elle passait son temps à rêver en lisant des bouquins plutôt que d’étudier, au grand désespoir de ses parents…

Tout comme moi, Magie avait passé une grande partie de sa jeunesse à découvrir la vie des autres à travers les grands classiques de la littérature… Elle avait réussi son baccalauréat en lettre, mais comme bien des écrivains, elle avait dû se mettre à gagner sa vie en écrivant des articles à droite et à gauche pour des revues de second ordre avant de se dénicher un poste de scripteur dans une station de télé locale… Son rêve restait toutefois d’écrire un roman dont l’histoire serait aussi prenante et déchirante que « La vie devant soi » écrit par Romain Gary… Ce roman l’avait bouleversé à un tel point, qu’elle en avait perdu une grande part de ses illusions sur ses propres possibilités d’écriture… Comment allait-elle pouvoir un jour transcender par sa plume la perfection des émotions qu’elle avait ressenties dans chacune des phrases du roman de Romain Gary ?

Magie n’eut malheureusement jamais la réponse puisqu’elle décida d’enterrer ses rêves de devenir romancière lorsqu’un jeune amoureux lui brisa le cœur… En peine d’amour, elle quitta Paris pour l’Amérique, et elle troqua ses plus grandes aspirations contre des illusions de grandeur que l’alcool allait finir par distiller dans les méandres de l’oubli…

Le soleil plombait et la chaleur me faisait tourner la tête… Je décidai de laisser courir Gary après les lapins sauvages qui se camouflaient à l’ombre des Joshua Trees et je retournai dans le bus pour tenter d’y trouver quelque chose à boire… Je trouvai uniquement un carton de lait périmé de plusieurs mois dans le frigo ainsi que plusieurs bouteilles d’alcool que Magie gardait au frais… J’aurais tout donné à ce moment pour trouver une bouteille d’eau fraiche… Il ne me restait plus qu’à réveiller Magie… Elle semblait dormir profondément, le visage tourné vers le mur… Une vieille couverture recouvrait son corps et je me demandai comment elle pouvait supporter une telle chaleur… Je découvris bien assez tôt la réponse lorsque je la tournai vers moi et que je vis ses yeux ouverts qui fixaient un endroit qui aurait dû être le mien…

La vieille Magie était morte et moi, j’étais toujours vivant…

                                                                      ***           

J’oubliai alors un peu mon état lamentable pour m’occuper des obsèques de mon amie… Je revois encore son Labrador qui était remonté dans le bus après la macabre découverte et qui s’était aussitôt installé sur le lit de sa maîtresse avant de déposer son museau sur sa main inerte… Il n’avait plus voulu bouger… Tout près, j’avais pu trouver une pelle et je m’étais mis à creuser un trou dans le sable sous un soleil de plomb… On aurait dit un de  ces chercheurs d’or qui, à une certaine époque, étaient venus dans l’ouest du pays avec l’espoir fou de pouvoir changer de vie et je pensai à Magie qui avait fait un peu la même chose à sa manière…

Perdu dans mes pensées, je me suis rappelé qu’elle était revenue me voir le lendemain de notre première rencontre et cette fois-ci, elle avait apporté un livre avec elle…

« Vous voulez bien me lire quelques pages ? » m’avait-elle dit. « Mes yeux ne me servent presque plus à rien… Maintenant, je ne suis bonne qu’à voir l’ombre des mots… » 

Il y avait une grande tristesse dans sa voix et c’est ainsi que je suis devenu celui qui lui rendait une part de sa jeunesse à travers les lectures que je lui faisais… Tous les soirs, Magie venait me retrouver avec son chien près de mon hamac et je lui lisais un chapitre ou deux du livre qu’elle avait apporté. Puis elle me racontait sa vie, moi la mienne… C’est à travers nos secrets les plus intimes que notre amitié prit forme…

J’ai su ainsi que Magie, après avoir quitté Paris, avait connu un certain succès aux Etats-Unis comme scénariste ; mais elle n’avait jamais su l’accepter… Ses rêves de devenir une vraie écrivaine ressemblaient très peu à toutes ces histoires larmoyantes qu’elle avait écrites pour la télé… C’est à cette époque qu’elle s’était tournée vers l’alcool comme certains se marient pour oublier la petitesse de leur existence solitaire… Son histoire ressemblait malheureusement à celle de bien des gens qui n’avaient jamais su trouver les accords qui reliaient la mélodie de leurs rêves à la musique de leur réalité…  Elle avait fini par acheter un vieil autobus déglingués et à le transformer en palais de livres, puis elle était partie à travers les routes pour essayer de se recomposer une existence… Le bus avait rendu l’âme dès le premier jour de sa cavale et c’est ainsi qu’elle avait échoué ici, en plein désert, sur le terrain d’une usine désaffectée… Magie vit un signe du destin dans cette aventure et décida de s’y installer sans chercher à réparer sa maison roulante… Elle marchait tous les jours jusqu’à la ville pour acheter quelques bouteilles d’eau, de l’alcool ainsi que pour remplir un bidon d’essence pour la génératrice qu’elle avait installée à l’arrière de son autobus… Elle passait le reste de son temps à lire… C’est lors d’une de ses expéditions qu’elle fit la rencontre d’un chien qu’elle appela Gary… Le labrador ne devait pas avoir plus d’un an et se trouvait dans un piteux état… Elle l’adopta aussitôt sans savoir qu’il allait un jour devenir plus qu’un fidèle compagnon… Il allait remplacer ses yeux…

Une dégénérescence maculaire allait en effet finir que par la rendre presque aveugle et la vieille femme n’eut plus que son chien comme compagnon et l’alcool pour voyager à travers ses souvenirs… 

                                                                        ***

Lorsque j’eus déposé le corps de la vieille Magie dans le trou, Gary se mit à hurler comme un loup et je me suis aussi mis à pleurer comme je ne l’avais plus fait depuis mon départ de Montréal… Des larmes roulaient sur mon visage brûlé par le soleil, sans que je puisse dire si c’était la mort de cette femme, ou le chagrin déchirant de son chien qui me touchait ainsi… C’est lui qui depuis longtemps avait guidé la vieille Magie et je sentais qu’il venait de me rejoindre du côté des orphelins du désert…

Gary n’aurait désormais plus l’occasion de poursuivre tranquillement le bout d’une canne blanche pour avancer, mais en même temps, serait-il en mesure de vivre en l’absence de celle qui lui avait toujours servi d’ombre ?

Je caressai la tête du chien qui ne semblait plus me voir et plantai une petite croix de bois sur le monticule de sable où reposait maintenant la défunte… Nous sommes restés ainsi un long moment à la veiller en silence… Il n’y avait que les bourrasques de vent qui venaient défier notre tristesse avec arrogance en nous remémorant le fait que nous étions toujours là pour supporter cet éternel ascension du temps…

Ce n’est qu’au crépuscule que je décidai de partir… Gary se mit à me suivre un peu en retrait sans que j’aie eu à l’appeler, et nous avons marché ainsi un long moment jusqu’à chez moi…

Le lendemain, j’ai fait publier une annonce dans les journaux locaux pour annoncer le décès de la vieille Magie et j’ai contacté les autorités afin de retrouver des personnes qui auraient pu être lié à cette femme, recherches qui sont demeurées vaines… Magie n’avait semble-t-il qu’un chien et notre amitié pour meubler sa solitude…

Pour ma part, je ne comprenais toujours pas comment je m’étais retrouver chez elle la nuit où elle allait mourir… J’ai voulu moi aussi y voir un signe… C’est elle qui m’avait sauvé la vie, je devais maintenant perpétuer sa mémoire…

                                                                     ***

C’est en retournant à son bus et en faisant le tri de ses affaires personnelles que j’ai découvert un roman, le sien, le premier qu’elle avait écrit malgré son handicap… Je me suis installé près de sa vieille machine UnderWood et cette nuit-là, j’ai pu lire les deux cents première pages d’une histoire qui commençait ainsi :

                                                               Chapitre 1

« Le regard perdu, Noah regardait le ciel. Son hamac était son vaisseau et comme à tous les jours, c’est là qu’il retrouvait Amélie… »

Cette histoire, c’était la mienne…

À la fin de ce roman inachevé, je déposai mes doigts sur l’ombre de ceux de Magie et comme elle avait dû le faire si souvent, j’écrivis quelques phrases d’un trait comme la suite possible de cette vie…

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Aujourd’hui, j’ai fait venir un mécanicien pour essayer de faire tourner le moteur du vieil autobus… Celui-ci semblait impuissant en constatant l’état du véhicule, mais à notre grande surprise, après avoir changé la batterie et ajouté de l’huile, le vieux rafiot s’est mis à toussoter avant d’émettre un bruit régulier… Je ne sais pas pourquoi, mais je me suis aussitôt senti comme un gamin à qui on venait d’offrir sa première bicyclette… Le monde semblait désormais s’ouvrir à moi alors que quelques jours plus tôt, tout s’était écroulé… Le mécanicien m’a aidé à sortir le vieux bus de son enlisement puis j’ai fait avancer un peu la bête sous les aboiements soutenus de Gary qui semblait aussi enthousiaste que moi…

Je crois qu’il sentait que nous avions désormais une mission…

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Il y a une semaine, je me suis tué…

L’être que j’étais n’existe plus…

Il y a longtemps, j’ai perdu une femme que j’aimais…

Je me suis alors inventé une porte de sortie en m’enfuyant dans un désert…

J’ai fini par tout perdre au jeu, même mon restaurant…

Aujourd’hui cependant, même si je ne sais pas ce qui m’attend ni où je serai dans quelques phrases, il y a un chien à mes côtés qui me regarde, et chaque fois que nos regards se croisent, je revois celui indulgent de la vieille Magie… Cette femme est devenue mon ange gardien et je me dis que le moins que je puisse faire pour elle, c’est d’oser essayer…

J’ai actionné le klaxon du bus pendant un long moment en guise de dernier hommage, puis nous sommes partis vers l’inconnu… Gary lève souvent les yeux vers moi alors que nous roulons… Je ne sais toujours pas de quoi sera fait notre amitié, mais au fur et à mesure que nous avançons, j’ai le sentiment que Magie est avec nous et que nous venons de lui offrir les ailes dont elle avait tant besoin pour s’envoler…