Le petit Allah ou l’apesanteur insensée


Le petit Allah ou l'apesanteur insenseeRachid chantait dans une langue que Monsieur Hamid ne connaissait pas, mais cette étrange mélodie s’amalgamait parfaitement aux accords de la valse qu’offrait la petite boîte à musique.

- C’est une vieille chanson que ma mère me chantait quand j’étais petit… Elle adorait chanter, dit Rachid.

- Elle ne chante plus?

- Peut-être pour les étoiles ou pour Allah, dit-il en souriant.

- Le ciel est effectivement un terrain de jeu assez grand pour contenir tous ceux qui meublent nos souvenirs et parfois, ils nous envoient un signe de leur passage en faisant scintiller une étoile filante… Rachid sembla heureux d’imaginer sa mère ainsi.

- Ma maman adorait danser en plus… Émiliana aussi, pensa aussitôt Monsieur Hamid.

-  La danse est la partie vivante de la musique… J’ai toujours été mélomane à cause de mes parents qui étaient musiciens, mais c’est encore une femme qui m’a fait découvrir la beauté de la danse…

- J’imagine que c’est elle aussi qui vous a offert cette boîte à musique? Monsieur Hamid resta surpris.

- En effet… Elle s’appelle Émiliana et c’était ma danseuse d’étoiles… Si tu savais comme elle était belle Rachid… Et quand elle dansait, on aurait dit que toute son enfance remontait à la surface… Elle avait cette faculté extraordinaire de bouger avec une telle légèreté, qu’on avait l’impression qu’une sorte de coussin invisible la portait constamment… Je n’ai jamais vu rien de tel… Même les cosmonautes en apesanteur n’ont pas cette grâce…

- Avec la blancheur de vos longs cheveux, je vous imagine très bien danser avec elle, lui dit Rachid. Vous deviez être très beaux ensemble… Le vieil homme se tut un instant. Il y avait soudainement beaucoup trop de dame de cœur en lui pour pouvoir éteindre le brassier que venaient d’allumer ses souvenirs.

- Tu aurais dû la voir lorsqu’elle m’a guidé pour la première fois… C’est elle qui a pris le contrôle avec la fougue particulière que l’on retrouve dans l’œil du partenaire qui dirige la cadence… Tantôt lentement, tantôt rapidement, chaque pas nous menait dans une direction bien précise, mais celle-ci pouvait changer brusquement comme si nous venions de frapper un mur invisible… Les mouvements improvisés deviennent alors une sorte d’effet miroir pendant quelques pas, pour ensuite se figer un instant et devenir la plus vivante des sculptures… Il existe une telle sensualité dans cette danse et une telle complicité entre les deux partenaires, qu’elle illustre parfois le théorème des lois non écrites du couple amoureux… Rachid s’essuya les yeux. Le vieil homme s’était levé pendant ces explications et sans même le réaliser, il s’était mis à danser seul sur cette piste de sable. Le balayeur n’avait encore jamais vu un couple aussi beau danser ensemble et il se mit aussitôt à applaudir lorsque son ami fit un dernier mouvement et que d’un simple clignement de paupière, la femme invisible disparut.

- Vous voudriez bien me montrer? Ce serait vraiment pratique si la femme de mon livre à moi ne sait pas danser… Monsieur Hamid ne put s’empêcher de rire. Il n’avait plus dansé avec personnes depuis des années et jamais avec un homme, mais il ne put refuser l’invitation inattendue de son nouvel ami. C’est sous la lueur des étoiles que l’on vit deux ombres s’envoler à travers les dunes de sable.