Le pourfendeur de rêves


CLe pourfendeur de reve (couverture)e matin, je me suis réveillé dans mon lit couvert d’une épaisse couche de cendre grisâtre qui ne faisait qu’accentuer la couleur qu’avait prise ma vie depuis quelques heures. Je n’ai pas osé bouger, de peur de me rendre compte que la mort n’avait pas voulu de moi… J’étais toujours dans ma maison, en fait, dans ce qui fut notre maison… Je reconnaissais les vestiges des bibliothèques qui m’entouraient et qui ne s’étaient pas entièrement consumées. Ma table d’écriture en chêne était restée presque intacte elle aussi, bien installée devant les fenêtres du salon qui elles, avaient toutes éclaté. Presque tout s’était envolé en fumée. Je me croyais dans un rêve où tout ce qui avait meublé mon existence jusque-là se retrouvait devant moi, avec une précision que seuls les plus grands souvenirs gravent dans notre mémoire… J’entendais toujours sa voix… Je sentais sa présence diffuse… Et le feu avait infusé son parfum, déposé au fil des ans dans tous mes livres qui venaient de brûler… Je me suis pincé, toujours couché dans mon lit, avec l’espoir fou de ne rien ressentir… Avec l’espoir que tout ça ne soit qu’un simple clin d’œil de la vie, une introduction percutante dans le monde des morts… Malheureusement, mon bras a tressailli au contact de mes doigts.

Je ne suis pas mort cette nuit par le feu que j’ai délibérément allumé dans ma maison et même mes souvenirs n’ont pas su se consumer… Je me sens tout de même bizarre d’être toujours en vie et je trouve complètement absurde de réaliser que l’impossible dépasse parfois largement les limites dont notre esprit a bien voulu lui tracer… Je me suis finalement levé de mon lit dans une sorte d’incrédulité et j’ai été surpris d’y voir le dessin qu’avait laissé mon corps; un décalquage parfait qui dessinait une ombre blanche sur mes draps noircis par la cendre. Je savais maintenant que je n’avais pas lutté contre la mort que je désirais tellement. Elle n’avait tout simplement pas voulu de moi… J’étais resté là, immobile après avoir allumé plusieurs foyers d’incendie dans la maison. J’avais préalablement pris la peine de faire jouer une dernière fois l’album « Kind of Blue » de Miles Davis, puis j’avais fait craquer mes allumettes une à une en prenant de grandes inspirations pour me laisser envahir par cette odeur de souffre qu’elle aimait tellement… Je me suis alors installé dans mon lit comme on dépose un mort dans son cercueil. Les flammes illuminaient déjà la pièce de leurs couleurs chatoyantes et j’ai alors regardé le portrait d’Émilie accroché au mur avant de fermer les yeux pour ne plus voir qu’elle…Tout était pourtant parfait, une mise en scène grandiose, mais je me suis réveillé… Le portrait est toujours là, du moins ce qu’il en reste, mais le visage d’Émilie, lui, est toujours intact…