Pianissimo


Pianissimo « Ludo vient de s’asseoir sur son bottin téléphonique. Cette pièce maîtresse qui le suit toujours depuis ses toutes premières incursions au piano me fait toujours sourire autant que l’immensité de cette bête noire qui le dépasse toujours de quelques notes. C’est la première fois que mon fils ose jouer devant les autres, surtout devant sa classe de première année. Il m’a fallu cependant insister. Ludo m’est arrivé un soir avec l’idée supposément géniale de son professeur qui voulait m’inviter à jouer dans un récital de Noël pour son école. Moi, je préférais que ce soit lui qui témoigne de son grand talent pianistique. Il a pleuré ce soir-là… Ludo a les mains qui se liquéfient devant cette surface ponctuée de noir et de blanc. Je lui ai suggéré de jouer de petites pièces de Noël de l’opus 68 écrites par Schumann; il les joue toujours avec tant de brio. Mais aujourd’hui, ses mains semblent paralysées. Après un long moment, le pouce droit se dépose sur le « mi » entraînant dans sa chute le majeur gauche qui lui effleure timidement le « do » avant de rebondir vers le « sol » puis le « fa » et c’est là que la magie musicale commence à prendre son envol alors que le cerveau n’analyse plus, mais se laisse plutôt porter par la musique. Je ferme les yeux pour mieux l’entendre et je retrouve des paysages qui me sont interdits les yeux ouverts. Ce crescendo suivi subitement du pianissimo donne un élan de sensibilité au jeu de Ludovic. La pièce est courte, mais soudainement, je sens dans l’accélération du tempo que Ludo vient d’abandonner l’emportement qui lui avait permis d’oublier la salle, ses amis, ses professeurs et surtout moi, son père… Il veut terminer le plus tôt possible le supplice de se sentir si seul au monde parmi cette foule qui l’observe. Un accord raté provoqua alors un léger frémissement dans l’auditoire. Ses doigts sont maintenant figés et crispés dans l’air en attente…

Combien de gens seront tués avant que deux peuples signent un accord?

Combien de temps avant qu’un enfant n’ait plus peur de ce silence posthume rempli de regards? Qu’ils osent déposer les armes?

Qu’il ose déposer ses doigts sur les touches et redonner à son souffle l’expiration tant désirée?

… Mais la suite ne viendra pas, ne viendra plus… Les livres musicaux resteront fermés, les notes abandonnées, et le silence déchiré par les pleurs de mon enfant… »