Seule la mort est immortelle (tome 2)


Seule la mort est immortelle 2 (couverture)À quand remonte le moment où vous avez fait quelque chose pour la première fois?

Je vous dirais que ça fait environ dix minutes. Mais c’est peut-être un peu plus. Le temps a si peu d’importance quand toute une vie se résume à une troublante émotion que l’on peut lire sur un visage.

La vieille femme était là, comme un phare scrutant  la foule qui sortait des portes givrées avec leur lot de valises. Certains étaient pressés et se dirigeait allègre-ment vers la sortie où des taxis les attendaient. D’autres, s’attardaient un instant sur le visage de ceux qui attendaient derrière le cordon de sécurité avec une sorte de timidité dans le regard. Ceux là, n’aimaient pas se sentir ainsi observer par la foule comme des stars qu’ils ne seraient jamais. Il y avait aussi ceux qui au contraire, jouissaient de cet instant éphémère de célébrité, se sentant privilégié d’avoir vu l’ailleurs. Ceux-là, regardaient les gens directement dans les yeux et à travers leur regard, on pouvait voir clairement cette sensation de supériorité qui les animait comme lorsque l’on sort d’une salle de cinéma après un bon film et que l’on croise ceux qui attendent en ligne pour visionner la prochaine représentation. Il y avait aussi ceux que personne n’attend, mais qui aurait tant voulus l’être. Ceux-là aussi observaient les gens, mais d’une manière beaucoup plus grave. C’était plutôt comme ceux qui le samedi matin, regarde les chiffres de la loterie par habitude sans espoir d’avoir gagné. Pour ma part, je n’ai pas le choix de les observer, car je suis préposé à la sécurité dans cet aéroport et chaque jour, je vois cette même vieille dame qui tient un bouquet de marguerites dans ses mains et qui attend à la sortie des voyageurs. Elle arrive précisément à 16h00 pour accueillir les passagers du vol d’air France qui relie quotidiennement Paris à Montréal.  Elle n’est pourtant jamais repartie avec personne. Elle reste tout près de la porte pendant près d’une heure, puis elle offre ses fleurs à une jeune femme rayonnante qui semble attendre son amoureux avant de partir. La vieille dame marche alors vers la sortie et à chaque fois, elle se retourne une dernière fois vers la porte d’arrivée des voyageurs où se confinent tous ses espoirs. Je la vois ainsi chaque jour, car mon travail consiste à observer ceux qui partent, ceux qui restent derrière, ceux qui pleurent, ceux qui reviennent et ceux qui pleurent à nouveau. Je ne sais cependant toujours pas comment réagir devant ceux qui attendent  sans se décourager, comme si la vie faisait une longue pause sur une scène d’une tristesse inouïe.

Aujourd’hui, j’ai toutefois décidé de faire quelque chose que je n’avais encore jamais fait auparavant. À 16h00, quand la vieille dame est arrivé avec son éternel bouquet de fleurs, je suis allé voir un de mes collèges pour qu’il me remplace un instant, puis j’ai pris la lettre que j’avais écrit durant la nuit. J’ai alors franchi la porte givrée comme tous les autres voyageurs et je me suis dirigé directement vers elle. La vieille dame n’a pas semblé surprise de me voir arriver ainsi. J’étais aussi nerveux qu’un jeune amoureux qui s’apprête à révéler sa flamme à la femme qu’il aime. Elle m’a heureusement souri avant de me dire le plus simplement du monde :

«C’est Théodore qui vous envoie?»  

Qu’aurais-je pu lui répondre si ce n’est que la vérité devant son visage désarment de bienveillance.  

« En effet, il m’a prié de vous remettre cette lettre…»

La vieille dame m’a semblé émue en prenant l’enveloppe d’une main qui se mit à trembler. Elle m’a alors offert son bouquet de fleurs tout en me regardant droit dans les yeux.

« Vous savez, mon mari n’est jamais revenu de la guerre, me dit-elleThéodore est disparue comme bien d’autres jeunes soldats sur une plage de Bretagne alors que le ciel d’un rouge canon à emporter ce jour-là les millions de souvenirs de tout ceux qui sont restés les yeux ouverts éternellement sur le sable pour contempler une dernière fois le soleil… Mon mari a probablement fait parti de ceux-là, mais on n’a pas retrouvé son corps et je n’ai jamais eu le courage de le rechercher là-bas non plus… J’ai préféré venir ici depuis des années avec l’espoir fou de le retrouver et aujourd’hui, vous êtes là… Elle m’offrit un sourire d’une tendresse dont seule les gens qui ont beaucoup souffert connaissent le secret. Vous savez jeune homme, l’amour, même sous la forme infime d’un mirage vaudra toujours mieux qu’une vie sans avoir aimé…»

La vieille dame effleura mon visage de sa main et serra contre son cœur la lettre d’amour anonyme que j’avais écrit pour elle à travers les yeux d’un inconnu, ceux de Théodore qui pouvait maintenant dormir en paix. Elle se dirigea ensuite lentement vers la sortie et pour la première fois, elle ne se retourna pas lorsqu’elle franchi les portes tournantes de l’aéroport.

Quand je repris mon poste, je la vis disparaitre de mon champs de vision, mais pas avant d’avoir vu l’ombre d’un ange qui désormais, l’accompagnait.