Seule la mort est immortelle


Seule la mort est immortelle (couverture)Miroir, miroir, dis-moi qui est la plus belle?

La plus belle vie?

Pauvre humain, si vous saviez… Est-ce que vous connaissez des gens qui tout comme moi, sont toujours aussi radieux et éblouissants à l’âge de 228 ans? Eh oui! Je fête aujourd’hui mon anniversaire de naissance… En ma qualité de miroir, j’ai reflété ma première image le 17 mars 1776 par une journée ensoleillée dans le petit village de Bressac en France… Je suis un miroir de lignée royale moi! Les plus grands ont fait appel à mes services et j’ai toujours été à la hauteur de leurs attentes… Même plus tard, alors que certains dandys se sont partagé ma possession au gré du temps, j’ai toujours été égal à moi-même, un pur reflet de votre triste réalité… Je dirais même que mon statut d’instrument indispensable, combiné à votre incrédulité ont fait de moi un objet sacré… Le Christ sur sa croix n’a qu’à bien se tenir, surtout à notre époque… Combien de temps passez-vous à prier devant lui? Et devant moi? Il y a des jours où je me sens comme Dieu… On fait appel à moi avec le même espoir qu’en s’adressant à lui et alors, tout comme ce Dieu, je deviens un instrument d’introspection… Eh oui! Il y a ceux qui me regardent pour mieux se voir et il y a ceux qui m’observent pour mieux comprendre… Il y a aussi toutes ces superstitions qui m’ont valu un statut si particulier… Est-ce la peur qui vous a rendu ainsi? Dans ce cas, sachez qu’en ce moment, vous risquez de graves ennuis, car vous lisez la treizième nouvelle de ce recueil… Le fameux mystère du chiffre 13! Un chiffre qui vous a toujours effrayé, et ceci, bien avant ma naissance… Saviez-vous que la fusée Apollo 13 ne s’est jamais rendue à destination? Saviez-vous qu’elle a décollé à 13 heures 13 minutes le 11,04,70 soit : 1+1+0+4+7+0= 13? Je vous vois déjà frissonner derrière ces pages… Faites gaffe, vous pourriez combiner les effets du chiffre 13 au risque de me briser et vivre alors sept ans de malheurs… Pauvres humains… Vous êtes complètement fous! Et ça, je le sais depuis le premier reflet d’un de vos regards… Si vous saviez comment l’immuabilité d’un décor est devenue plus inspirante avec le temps que la réflexion de vos visages en quête de réponses… Vous êtes-vous déjà arrêté sur tout ce que vous faisiez devant moi? Des introspections frisant la condescendance, des maquillages qui n’ont pour but que de farder vos désespoirs de vieillesses… Et que dire de vos dents que je connais par cœur, de votre nudité que vous m’offrez comme si je pouvais faire autre chose que de vous rendre votre reflet… Décidément et de loin, je préfère la beauté calme d’un mur qui me propose sa luminosité mouvante, ou les scènes d’amour torrides que vous m’offrez parfois avec un certain élan d’exhibitionniste, et même la caresse de votre main qui me dépoussière… La belle vie quoi! Mais ce que je déteste par-dessus tout, ce sont les enfants… Vos enfants et leurs grimaces… J’aimerais tellement posséder quelques pouvoirs magiques qui me permettraient de les faire disparaître de mon champ de vision… C’est qu’ils s’obstinent en plus pendant des heures et quand ils sont plus vieux, ils perpétuent leur sale race en enfantant d’autres démons qui ne sont là que pour altérer ma quête de quiétude éternelle… Il y en a justement un qui s’amuse présentement tout près de moi avec son ballon… ALAKASAM! Et vlan…le voilà disparu… Est-ce possible? Comment ai-je fait ce truc? Oh non! Le voilà qui revient avec fougue et décoche un fulgurant coup de pied contre son ballon… Hé!!! Quelle est cette circonférence grandissante qui m’apparaît soudainement comme un missile dont je semble être la cible…

 SPLITCHHHH!

Tout est maintenant noir… Après avoir été ramassé morceau par morceau avec précaution sur la surface d’un plancher aux mille images brisées, je me suis retrouvé dans la noirceur d’un sac à ordure sans plus rien à refléter… Est-ce que c’est ça la mort qui leur fait si peur? Je suis maintenant abandonné dans les ténèbres… Depuis combien de temps suis-je dans ce gouffre? Probablement longtemps… Assez longtemps pour avoir perdu toutes mes illusions d’éternité… Mais miracle ou illusion, aujourd’hui j’ai vu la lumière! Un long tunnel d’espoir pendant que tout se mettait à tourner… Un bulldozer venait d’inviter ma prison à valser sur les flancs d’un dépotoir, vulnérable prison qui ne put résister à cette danse en s’offrant les bras ouverts… C’est incroyable, le ciel est d’un bleu suffocant… Partout des nuages  d’oiseaux qui volent… J’observe avec émerveillement tout ce qui m’entoure même si je ne suis plus qu’une pièce du tout que je formais auparavant… Je me sens tout aussi libre et le temps me semble lui-même fragmenté autant que moi, comme les bouts d’une mélodie dont les silences m’apparaissent maintenant comme des parcelles d’éternités… Ne cherchez pas plus loin, le paradis, c’est tout près…