Une vie²


Une vie (couverture)Symphonie se présenta le lendemain à la « Libellule bleue » à la même heure qu’à tous les soirs. Le portier prit soin de l’accompagner jusqu’à la scène où un long piano à queue semblait toujours l’attendre. Symph avait déjà en main ses instruments de chirurgien afin de donner à la bête, la perfection sonore désirée. Il ne pouvait supporter qu’une seule note ne soit à sa juste place pour traduire toute cette musique qui l’habitait. Il savait que cette note deviendrait une sorte de poids inconscient pour ses doigts qui ne feraient que l’éviter. Il s’affairait donc, comme à tous les soirs, à accorder le piano avec une minutie exceptionnelle, contraignant celui-ci à lui offrir la liberté musicale tant désirée. La musique était le langage de Symphonie, la voix qui exprimait toute la sensibilité qui l’habitait comme un filet d’eau qu’il versait soigneusement sur l’espace de sa vie.

 Avant même que les premiers clients n’arrivent,  Symphonie se laissait submerger par la pureté des notes qui dessinaient des couleurs abstraites dans la noirceur qui l’habitait en tout temps. L’aveugle « voit » probablement les choses d’une manière bien différente de ceux pour qui la réalité est une évidence.

 Pour Symphonie, rien n’était comme pour les autres. Il  devait constamment projeter son regard vers l’intérieur, vers cette insondable mémoire de ce qu’il avait déjà vu il y a si longtemps. Et pour cet homme, la mémoire s’était arrêtée exactement le jour où ses yeux avaient préféré ne plus rien voir. Comme d’habitude, la « Libellule bleue » fut assaillie ce soir-là par des dizaines de curieux et par les clients réguliers venus écouter le maître à son piano. Malgré toutes les années passées sur cette même scène, Symphonie était toujours considéré comme une attraction à Montréal. Le spectacle prodigieux de ce vieil homme se renouvelait soir après soir sans jamais sombrer dans la répétition.

 En fait, même si Symphonie ne se rappelait plus de ce qui s’était passé quelques minutes auparavant, une voix inconsciente semblait le transporter et le guider dans un univers musical où une éternelle inspiration était au rendez-vous.




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